Marco Colombo, “trader déchu”

Julien Houssemand16 décembre 20186 min

Un jour de 1974, un dénommé Marco Colombo, trader à la Lloyds Bank International (LBI) fit perdre plus de 78 millions de dollars à son employeur sur le marché des changes flottants. Aujourd’hui, en considérant l’inflation, cela équivaudrait à une perte de plus de 913 millions de dollars. Des sommes astronomiques sont ainsi risquées et parfois perdues par des individus qui perdent pieds et toute notion de grandeur.

Le marché des changes flottants

 

Le marché des changes est le marché monétaire international dans lequel la valeur des monnaies varie par le biais de la fluctuation des taux de changes. Le terme flottant signifie qu’aucun engagement n’est pris au sujet du taux de change. Il évolue librement, en fonction de l’offre et de la demande sur le marché dits “des changes”.

 

La Lloyds Bank International (LBI)

 

La Lloyds Bank est un groupe bancaire britannique. En 1974, elle était la plus petite des grandes banques britanniques derrière Barclays, Midland et Natwest. C’est donc pour deux objectifs principaux que ses activités internationales furent regroupées sous le même toit. Non seulement augmenter son efficacité mais aussi sa taille pour réaliser des économies d’échelles. Ce rapprochement donna vie à la Lloyds Bank International.

 

Les prémices d’une folie

 

Pour connaître l’origine de ces pertes de raison, il faut remonter au début des années 70, en août 1971. C’est à cette date que se termina la convertibilité du dollar en or. Ce phénomène plongea le marché des devises dans une volatilité sans précédent et notamment dans l’ère des changes « flottants ».
En effet, ne plus pouvoir convertir une monnaie en or provoqua des inquiétudes  chez les détenteurs de la monnaie visée et surtout par rapport à ce métal qui était considéré comme la référence des changes dans d’autres monnaies. A l’annonce de la fin de la convertibilité dollars-or, bon nombre de détenteurs de dollars, pris de panique, revendirent leurs dollars en masse. Cela a eu pour conséquence de faire baisser fortement le taux de change du dollar.
De ce fait, et comme au début de toute nouvelle période, il a fallu apprendre à gérer et appréhender ces mouvements des monnaies encore inconnus. Quelques traders pensant pouvoir maîtriser cette volatilité et gagner beaucoup d’argent seront alors frappés par la folie des grandeurs. Et ce, au point de perdre totalement pieds et de risquer des sommes colossales à l’image de l’affaire Kerviel en 2008.

 

La première pathologie

 

Le premier à ouvrir la marche des « traders fou » fut Marco Colombo. Ce jeune trader est entré à la Lloyds Bank International en 1973. Quelques mois seulement après son arrivée, il enregistra ses premières pertes. Pour conserver sa place, il tenta dans un premier temps de les camoufler par des opérations sur des produits dérivés. Par la suite, pour combler ses « trous de caisse » de plus en plus importants, il prit le pari d’augmenter ses positions sur le dollar. Il le fit jusqu’à atteindre des niveaux records en passant de 34 millions à 550 millions de positions. Malheureusement, il fut rapidement confronté à un évènement imprévu qui causera sa chute : l’annonce de la fin de la convertibilité du dollar en or. De ce fait, la volatilité du cours du dollars augmenta considérablement tout comme le risque de pertes. Au total, il fit perdre à la LBI plus de 33,5 millions de livres. Cette somme, représentait à l’époque 78,4 millions de dollars.

 

Une hiérarchie peu vigilante

 

Le 6 août 1974, peu avant la clôture des marchés, le responsable des changes de la LBI à Londres a reçu un appel d’un de ses contacts du Crédit Lyonnais à Paris pour l’avertir que sa filiale suisse à Lugano avait noué d’importantes transactions sur les devises avec la banque française.
Inquiet, des recherches sur le donneur d’ordre furent lancées. Elle désignèrent immédiatement Marco Colombo. Ce dernier avait réussi à contourner les plafonds de positions imposés par la banque (sommes maximales accordées pouvant être misées). Pour passer outre, il a du :
• Falsifier des autorisations et des documents.
• Camoufler ses pertes initiales sur des opérations de produits dérivés.
• Profiter des écarts de sa hiérarchie peu rigoureuse et attentive vis-à-vis de ses équipes et au respect des règles. Malgré tout, ces stratégies pour atteindre ses objectifs, n’ont pas été très compliquées à réaliser. En effet, il faut d’autant plus s’inquiéter du niveau de contrôle et de vigilance lorsqu’une jeune recrue, présente depuis quelques mois seulement, a pu augmenter de la sorte ses plafonds de positions.

 

Un procès, une première condamnation 

 

C’est ainsi que Marco Colombo fut traduit en justice devant des tribunaux compétents. Durant le procès, il reconnut avoir succombé à cette folie par orgueil, pour se refaire de ses premières pertes. Cela ne constitua en aucun cas une circonstance atténuante.
A la suite du procès, la sentence fut sans appel. D’une part, 18 mois de prison retenu pour le protagoniste de ce scandale et d’autres part, 6 mois contre son supérieur pour avoir manqué de surveillance et de rigueur.
Ces écarts de vigilance s’expliquent notamment par l’ancienneté des normes de supervision. Effectivement, elles avaient été conçues à une période durant laquelle le marché des devises était beaucoup moins volatile. Ces exigences n’étaient donc plus d’actualité à l’instant même de l’annonce de fin de convertibilité. Par conséquent, cette affaire a permis à la LBI de mettre à jour ses règles et de se séparer des traders peu rigoureux.

Une telle condamnation marqua le premier cas de folie sur les marchés des changes flottants.

Depuis, bien d’autres lui ont depuis emboité le pas, à l’image du trader hollandais au 200 millions d’euros : Tim Remie

Julien HOUSSEMAND

Source : LesEchos

Laisser un commentaire

Champs obligatoires *