Câbles sous-marins : Nouvelle guerre Chine/USA ?

Ils se nomment Equiano, Dunant ou Malbec. Tous américains et tous controlés par les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft), ces câbles sous-marins ultramodernes reflètent la révolution d’un secteur qui était jusqu’à présent la chasse gardée des opérateurs télécoms. Avec l’évolution exponentielle des échanges, ces tuyaux de fibre optique qui assurent plus de 90 % des liaisons intercontinentales, qu’il s’agisse d’Internet ou de téléphonie mobile, revêtent un enjeu fondamental pour les géants américains du...
Avatar Clément Martinez15 mars 2020187 min

Ils se nomment Equiano, Dunant ou Malbec. Tous américains et tous controlés par les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft), ces câbles sous-marins ultramodernes reflètent la révolution d’un secteur qui était jusqu’à présent la chasse gardée des opérateurs télécoms.

Avec l’évolution exponentielle des échanges, ces tuyaux de fibre optique qui assurent plus de 90 % des liaisons intercontinentales, qu’il s’agisse d’Internet ou de téléphonie mobile, revêtent un enjeu fondamental pour les géants américains du web.

 

Secteur non réglementé et domination américaine

 

Facebook et Google sont les entreprises des GAFAM qui ont le plus investi dans ces autoroutes stratégiques qui, reliées à leurs propres data centers, leurs confèrent ainsi une mainmise quasi absolue sur les données qu’ils gèrent. 

Ces trois dernières années, Google a dépensé 47 milliards de dollars dans son infrastructure, dont une partie pour les câbles sous-marins. De son côté, Facebook a annoncé l’an dernier qu’il allait injecter 3 milliards de dollars dans ces liaisons sous-marines. D’après Jean-Luc Vuillemin, directeur des réseaux internationaux d’Orange, dont la filiale Orange Marine déploie et assure via ses six navires câbliers la maintenance de plusieurs milliers de câbles sous-marins déclare : « Il y a dix ans, 5 % des câbles étaient contrôlés par les Gafam. Aujourd’hui c’est 50 % et ce sera 95 % d’ici trois ans. »

Cette ruée a eu comme conséquence de créer un immense « Far West », dont les grands gagnants sont les Etats-Unis. Aujourd’hui, le secteur n’est pas réglementé et 70 % à 80 % du trafic Internet va vers les Etats-Unis car les données mondiales sont localisées dans des data centers américains. Cela pose clairement un problème de souveraineté pour les autres pays. D’autant plus que, depuis l’instauration du Cloud Act en 2018, le gouvernement américain peut avoir accès à toutes les informations stockées dans ces centres de données appartenant à des sociétés d’origine américaine.

fandas.fr/CABLE1

La domination des Etats-Unis tient aussi au fait que l’un des trois principaux producteurs mondiaux de câbles sous-marins, TE Subcom, est américain. Partenaire privilégié du Pentagone, qui déploie ses propres câbles, et des GAFAM.

TE Subcom, issu de l’opérateur américain historique AT&T, est notamment en charge de la fabrication du câble Dunant, géré par Google, qui reliera en septembre Virginia Beach, aux Etats-Unis, à la Vendée. Il s’agira du premier câble d’un GAFAM arrivant en France. D’autre part, il s’agira du plus puissant câble jamais posé dans l’océan, il devancera en terme de capacités Marea cofinancé par Facebook et Microsoft en 2017. D’après certaines sources d’informations (rien d’officiel encore) un deuxième câble géré par Facebook pourrait atterrir en France ces prochains mois.

 

Des géants chinois en devenir

 

Face à l’omniprésence américaine, un pays tente de résister : la Chine. Ces derniers mois, Pékin a mis sur pied un colosse dans le secteur. En juin dernier, Hengtong, expert de la fibre optique et du câblage, a acquis Huawei Marine, filiale spécialisée dans les câbles sous-marins du géant des télécoms. Parti de rien et spécialisé dans la confection de gants en caoutchouc dans les années 1990, Hengtong est aujourd’hui le troisième fabricant mondial de fibre optique. La Chine vient donc de créer un champion capable de contrôler toutes les technologies nécessaires dans les câbles.

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A cette nouvelle force de frappe se greffe pour les opérateurs télécoms chinois l’ambition croissante de posséder leurs câbles sous-marins. Cet activisme est d’autant plus important que, contrairement aux GAFAM américains, les BATX chinois (Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi) ne disposent pas de leurs propres câbles. En effet, ce sont les opérateurs qui investissent et redonnent ensuite de la capacité aux BATX. Un fonctionnement qui illustre la volonté de l’Etat chinois de garder ses fleurons sous contrôle. Autre signal de cette ambition visant à mieux maîtriser l’ensemble de la chaîne : la hausse significative des investissements dans le cloud de géants comme Alibaba ou Tencent, même s’ils restent inférieurs à ceux des deux leaders du secteur, Amazon et Microsoft.

Par ailleurs, la société chinoise soutient également le projet des Nouvelles routes de la soie. Ce chantier pharaonique, débouchera notamment en 2021 sur l’arrivée à Marseille, en provenance du Pakistan d’un câble chinois.

 

« Tempora », le programme de surveillance de la NSA

 

Cette nouvelle bipolarisation du marché des câbles sous-marins, tient aussi au caractère ultrasensible de ces tuyaux de fibre optique de 2 centimètres de diamètre. Ces derniers, au nombre de 450, sont notamment scrutés avec la plus grande attention par les services de renseignement du monde entier, lesquels n’hésitent pas à se brancher aux points d’atterrage (jonction entre la terre et la mer) des câbles pour récolter les données qu’ils charrient. 

Le lanceur d’alerte Edward Snowden avait à ce sujet révélé en 2013, avec le programme « Tempora », comment l’agence de renseignement électronique américaine (NSA), épaulée par son alter ego britannique (GCHQ), espionnait les câbles de sept grands opérateurs mondiaux.

Le caractère stratégique et géopolitique de ces liaisons sous-marines a aussi été illustré ces dernières années par les patrouilles du navire-espion russe Yantar à proximité de câbles transatlantiques. Des manœuvres agressives qui nourrissent plusieurs inquiétudes autour d’une potentielle guerre sous-marine. Avec quelles conséquences ?

En cas de conflits asymétriques, la rupture ou l’endommagement massifs des réseaux sous-marins de communication auraient sans doute des conséquences assez néfastes, comme la rupture prolongée des transactions financières et boursières, pouvant entraîner un réaction en chaine de défaillances d’entreprises.

 

Nouvelle guerre Sino-Américaine en perspective ?

 

Véritable colonne vertébrale d’Internet, l’industrie des câbles sous-marins est suivie de près par les gouvernements américain et chinois. Aux Etats-Unis, par exemple, le milliardaire Steve Feinberg, patron du fonds Cerberus Capital Management, qui possède TE Subcom, n’est autre que le directeur du conseil consultatif du renseignement auprès de Donald Trump. Cerberus Capital Management possède aussi une des plus importantes sociétés militaires privées au monde, la firme DynCorp, laquelle mène notamment des missions de formation en Afghanistan pour le compte de l’armée américaine.

Quant au groupe Hengtong, en plus d’être dirigé par l’ancien soldat Cui Genliang et de fournir du matériel à l’Armée populaire de libération, il affiche clairement sur son site web son implication dans le plan « Made in China 2025 » dont l’objectif est de garantir l’indépendance technologique de Pékin.

Clément MARTINEZ

Sources : Challenges, LOpinion.fr

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