Saudi Aramco : Qu’en est-il de l’entrée en bourse ?

Depuis 2016, le prince héritier d’Arabie Saoudite, Mohammed Ben Salmane (MBS) a pour projet d’introduire en bourse la société pétrolière étatique Saudi Aramco. Cela représenterait la plus grosse entrée en bourse de l’histoire puisque l’objectif est de lever 100 milliards de dollars contre seulement 5% du capital. Après de nombreux retards, le prix définitif d’émission des actions devrait intervenir le 4 décembre, pour une entrée en bourse sur le marché de Ryad le 11 décembre....
Julien Houssemand3 novembre 20199 min

Depuis 2016, le prince héritier d’Arabie Saoudite, Mohammed Ben Salmane (MBS) a pour projet d’introduire en bourse la société pétrolière étatique Saudi Aramco. Cela représenterait la plus grosse entrée en bourse de l’histoire puisque l’objectif est de lever 100 milliards de dollars contre seulement 5% du capital. Après de nombreux retards, le prix définitif d’émission des actions devrait intervenir le 4 décembre, pour une entrée en bourse sur le marché de Ryad le 11 décembre. Mais alors pourquoi cette introduction paraît si compliquée et est repoussée depuis plus de trois ans ?

 

Retour historique

 

Saudi Aramco, géant pétrolier mondial, a été fondé en 1933. A l’origine détenu par des acteurs américains du secteur (Standard Oil of California, Texas Oil Company et Standard Oil of New Jersey), l’Etat Saoudien a intégré le capital de la compagnie à hauteur de 25% par décret royal en 1972. Les participations de l’Etat n’ont alors cessé d’augmenter jusqu’à la nationalisation totale en 1980. Depuis, très peu d’informations étaient accessibles sur la société, qui ne rendait publique pratiquement aucune donnée financière. Cette situation a alors posé un réel problème de transparence lors de l’annonce par le prince héritier d’une possible entrée en bourse.

En effet, connaître la santé financière d’une entreprise, sa rentabilité, … sont des éléments essentiels pour les investisseurs qui n’accorderont jamais leur confiance à une entreprise n’étant pas suffisamment transparente.

 

L’entreprise la plus rentable du monde

 

Ce n’est qu’à la fin du premier trimestre 2019 que l’Etat Saoudien s’est décidé à faire des efforts sur la transparence financière de l’entreprise en dévoilant les chiffres clés de son activité en 2018. Le résultat est sans appel. Avec un chiffre d’affaires en 2018 de près de 360 milliards de dollars, un bénéfice net de 111 milliards de dollars et des réserves de 86 milliards de dollars, Saudi Aramco surclasse de loin ses principaux concurrents. Avec de tels résultats, elle devient l’entreprise la plus rentable au monde, détrônant ainsi Apple et ses 60 milliards de dollars de bénéfice net.

Dans de telles conditions, quel évènement a pu décider l’Etat Saoudien à faire cet effort de transparence à ce moment précis ? Le besoin de faire appels aux marchés financiers.

En effet, c’est auprès de ces derniers que Saudi Aramco compte lever 10 milliards de dollars pour financer son projet d’acquisition du géant Saoudien de la Chimie Sabic. Cette prise de contrôle majoritaire (sur 70% du capital), estimée à 69 milliards de dollars, n’est pas finançable à 100% par les ressources financières de l’entreprise pour trois raisons :

  • 63% des revenus annuels de l’Etat proviennent des bénéfices de Saudi Aramco. Si une part trop importante de ces bénéfices ou réserves est injectée dans des projets d’acquisitions, le déficit du pays va augmenter.
  • L’Etat souhaite conserver un maximum de fonds pour investir dans le projet « Vision 2030 » qui consiste à financer la transition énergétique et économique du pays à moyen terme. Ce projet représente un enjeu majeur pour l’avenir saoudien.
  • Préparer le terrain auprès des investisseurs mondiaux pour son entrée en bourse. En effet, une première levée de fonds permettra de prendre la température et de déterminer l’appétit des investisseurs pour l’entreprise.

 

Pourquoi s’introduire en bourse ?

 

Généralement, une entreprise s’introduit en bourse pour plusieurs raisons : lever davantage de capitaux, augmenter sa notoriété, faciliter son développement et son expansion internationale en rejoignant les marchés internationaux, etc.

Saudi Aramco, bien qu’entreprise « la plus rentable au monde », ne déroge pas à la règle. Comme vu précédemment, 63% des revenus annuels de l’Etat proviennent des bénéfices de l’entreprise. L’Etat ne peut donc pas à la fois financer son fonctionnement en récupérant les profits et financer dans le même temps des projets d’envergures nationale et internationale.

Le but principal est le financement de son plan « Vision 2030 ». Ce dernier doit permettre à l’Arabie Saoudite d’investir et de développer massivement ses industries, infrastructures et services pour diversifier les ressources du pays et préparer « l’après pétrole ». Cette opération représente donc un enjeu stratégique pour le pays sur plusieurs plans :

  • International : équiper et préparer le pays pour conserver une place dans le commerce international dans l’avenir et ainsi en faire un acteur majeur de l’énergie.
  • National : assurer au pays une pérennité et un niveau de richesse élevé en diversifiant ses sources de revenus et en s’adaptant aux enjeux modernes.

De plus, intégrer les marchés financiers internationaux permettra à l’entreprise de franchir un cap dans son expansion internationale. Ce développement aura également des répercussions, probablement positives, sur le développement économique du pays dans le monde et sur la place stratégique qu’il occupera.

Quel accueil sur les marchés ?

 

La volonté du prince MBS, de lever 100 milliards de dollars pour seulement 5% du capital, reviendrait à valoriser l’entreprise de 2 000 milliards de dollars. Ceci est un prix jamais atteint pour une société moderne et peut poser un problème, du moins psychologique, d’accorder un tel niveau de valeur à une entreprise. Nous nous souvenons du franchissement du seuil des 1 000 milliards de dollars par Apple lors de la séance boursière du jeudi 1 er août 2018 (action cotée alors 207,39$), qui constituait déjà un cap important pour les marchés financiers. C’est principalement cette difficulté de valorisation qui oblige les banques conseils à demander des reports de l’opération.

De plus, ses concurrents directs sont valorisés dans des ordres de grandeurs bien inférieurs :

Exxon Mobil (286 milliards $), Royal Dutch Shell (229 milliards $), British Petroleum, Total (137 milliards $)…

Une question se pose alors, les concurrents sont-ils sous valorisés ou est-ce la valorisation d’Aramco qui serait décorrélée de la réalité économique ?

La réponse n’est pas évidente car pour comparer ce qui est comparable, ExxonMobil, réalise neuf fois moins de profits (12,17 milliards $) que Saudi Aramco (111 millliards). Et valoriser Aramco neuf fois plus qu’ExxonMobil reviendrait à une valeur d’environ 2 600 milliards. Bien entendu, une valorisation est plus complexe et prend en compte beaucoup d’autres facteurs. Les différents analystes qui se sont penchés sur le sujet, valorisent plutôt entre 1100 milliards et 1700 milliards $ la fourchette de prix à laquelle les investisseurs seraient prêt à investir.

Bien que cela paraisse déjà plus raisonné, ce niveau de prix, notamment à la hausse, paraît relativement élevé lorsque l’on se penche sur un point essentiel : Saudi Aramco offre une rentabilité pour les actionnaires, inférieure à ses principaux concurrents. En effet, sur base du versement d’un dividende annuel de 75 milliards de dollars de 2020 à 2024 (promis par le prince MBS), une valorisation de 2000 milliards de dollars (souhaitée par le prince) offrirait à ses actionnaires, une rentabilité de 3,75%. C’est 1,36 fois moins qu’Exxon Mobil (5,1%) et 1,76 fois moins que Shell (6,6%). Quels investisseurs seraient alors près à accorder plus de valeur à une société qui leur rapporterait théoriquement moins ?

Pour atteindre un niveau de rentabilité financière (correspondant aux bénéfices nets de l’entreprises rapportés aux capitaux propres), comparable à celui d’Exxon Mobil, la valorisation de la société ne doit pas dépasser les 1500 milliards de dollars de valorisation. La rentabilité sera alors portée à 5%. Pour atteindre celui de Shell, la valorisation devrait être d’environ 1135 milliards de dollars. La tranche de valorisation annoncée par les analystes (entre 1100 et 1700 milliards) est donc, sur ce critère, large et pourrait même se limiter, à la hausse, à 1500 milliards $.

Autre point d’importance, bien que des efforts de transparence soient à noter, il reste encore beaucoup de chemin pour en faire une entreprise totalement transparente. Cela est d’autant plus vrai du fait qu’elle soit détenue par un état souverain. Ce point est crucial pour qu’une entrée en bourse soit possible et réussie.

Enfin, le dernier point d’attention est le lien étroit entre l’entreprise et l’Etat, qui ponctionne une grande partie des résultats pour se financer. Le pétrole étant un des actifs les plus volatils (sans tenir compte des cryptomonnaies), l’ordre de grandeur du chiffre d’affaires est loin d’être garanti et par extension, le niveau de bénéfice non plus. De ce fait, si les bénéfices chutent et que l’Etat continue quand même de ponctionner les mêmes montants pour se financer, quel dividende restera-t-il pour les actionnaires ? Au-delà de ça, si l’on part du principe qu’un actionnaire est indifférent à recevoir un dividende ou non (car le versement d’un dividende entraine une baisse du cours de l’action pour le même montant), la valeur de l’entreprise baisserait et les actions vaudraient alors moins. Cela est d’autant plus vrai que les résultats de Saudi Aramco sont encore exposés aux évolutions du cours de l’or noir, bien que de nombreux projets de diversification énergétiques soient en développement.

 

Conclusion : cotation domestique 

 

Au-delà des problématiques financières, se pose la question de la géopolitique. En effet, il s’agit d’une zone de tension active comme l’a encore prouvée l’attaque de drones sur des sites de production le 14 septembre dernier. Ce facteur, extra-financier, apparaît comme capital pour les investisseurs.

Face à ces problématiques, la société devrait commencer par une première cotation à la bourse de Ryad le 11 décembre. L’Etat Saoudien ne devrait probablement ouvrir que 1% ou 2% du capital aux investisseurs de Ryad, avant de viser la scène internationale avec ses 5% de capital, une fois stabilisée sur son marché domestique. Sur la base actuelle de valorisation, l’ouverture de 2% représenterait une levée de fonds de 40 milliards de dollars qui dépasserait haut la main le record de 25 milliards établit par Alibaba en 2014.

En d’autres termes, l’ordre du jour est de « rassurer » les investisseurs internationaux.

Julien HOUSSEMAND

Sources : France24, BFMBourse, L’usine nouvelle

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