Petrus : Impacts d’une cession record

Avatar Julien Houssemand6 janvier 20196 min

L’année 2018 n’a pas été synonyme de records uniquement pour les entreprises de la tech comme Apple ou Amazon. Le monde vinicole a lui aussi été marqué. En effet, la vente d’une partie du célèbre Grand Cru Petrus a battu le record du prix à l’hectare le plus élevé. Bien au-delà des grands domaines de Bourgogne, c’est une première dont on peut imaginer certaines conséquences.

 

Un nouvel arrivant au château

 

C’est durant les premiers jours de septembre que l’information, restée secrète plus d’un an, fut révélée. Un milliardaire américain d’origine Colombienne, Alejandro Santo Domingo, a racheté 20% de la propriété. Cette dernière était jusqu’alors entièrement détenue par la famille Moueix.

Cet acquéreur, proche de la famille, est un connaisseur du secteur des boissons alcoolisées. Petit-fils de Julio Mario, business man reconnu du début du XXème siècle, c’est un actionnaire important de AB InBev. Ce dernier est le plus grand groupe brassicole au monde (en volume) d’origine belgo-brésilien. Le leader mondial produit notamment les bières Corona, Jupiler, Leffe, Hoegaarden etc…

 

Une valorisation record dévoilée …

 

La propriété Petrus est située sur la commune de Pomerol à Bordeaux non loin de Saint-Emilion. Elle s’étend sur près de 11,5 hectares et produit 30 000 bouteilles par an. Bien que sa valorisation récente ait été estimée, par la presse, à plus d’un milliard d’euro, les chiffres officiels n’ont pas été divulgués par la famille Moueix.  Selon l’interview d’un proche de la famille accordée à Terres de Vins ©, le chiffre annoncé par la presse serait inexact. Cependant, en se basant sur ce seul montant connu, cela représente un prix à l’hectare de plus de 87 millions d’euros. Pour se faire une idée, le prix moyen d’un hectare de vigne en appellation Champagne avoisine les 1,1 millions d’euros. Cela, fait du cru de Gironde, le premier à atteindre de tels niveaux de valorisation.  Le montant de la transaction s’établissant autour des 200 millions d’euros, incarne ainsi l’opération de rachat partiel de cette taille la plus importante dans le monde vinicole.

 

… après un long secret …

 

Différentes hypothèses sont possibles quant au choix de ne pas diffuser l’information. En effet, l’arrivée d’un milliardaire américain au capital peut ne pas être vu d’un bon œil par les consommateurs. Cela peut laisser imaginer de potentielles difficultés financières au sein de l’exploitation. L’intérêt de revendre uniquement une partie de son entreprise est souvent un moyen de la recapitaliser et de faire rentrer de nouveaux investisseurs. Ces derniers pourraient alors injecter des liquidités et permettre à l’entreprise de se relancer. Toutefois cette situation n’est apparemment pas celle de la famille Moueix.

De façon plus générale, cette décision [de garder le secret] peut émaner d’une volonté de ne pas donner l’image de vignobles internationalisés et dépouillés de leur savoir faire local. Cela est d’autant plus vrai compte tenu des nombreuses transactions pour des montants astronomiques se faisant dans le monde vinicole.

La raison peut également être personnelle et provenir du fait que les deux familles se connaissent depuis de nombreuses années.

 

… aux multiples conséquences

 

Cette entrée au capital, d’un actionnaire important du leader brassicole mondial, peut avoir des avantages pour le grand cru de Pomerol. Ce dernier pourra bénéficier des canaux de distribution de Ab InBev mais aussi opérer un partage de savoir-faire. De plus, cette prise de participation minoritaire offre à Alejandro Santo Domingo un droit de consultation mais non de décision. Jean Moueix et sa famille garderont donc le contrôle et le dernier mot, d’autant plus qu’aucune autre prise de participation n’est envisagée.

Dans tous les cas, de telles transactions peuvent avoir plusieurs impacts sur l’économie vinicole :

  • Selon nous, le prix de vente des bouteilles peut être impacté à la hausse puisqu’un tel niveau record de valorisation influe sur l’image de marque du produit et sa cotation. Avec un niveau de prix à la bouteille déjà très élevé, Petrus deviendra-t-il encore plus inaccessible ?
  • De plus, le phénomène de transactions « hors du marché », par leurs sommes, peut se généraliser. Ces montants risquent de devenir la norme dans le domaine, ce qui ferait grimper les prix moyens à l’hectare. Ce sera alors une surenchère des prix pouvant concentrer les vignobles dans les mains des plus fortunés. Le cas s’observe déjà avec d’autres transactions déjà réalisées comme celle du Clos de Tart en Bourgogne, acheté par une société de Jean-François Pinault, Artemis, pour 280 millions d’euros en octobre 2017.
  • Enfin, cela peut poser des problèmes de succession pour les enfants de certaines familles de vignerons. Face à des droits de succession astronomiques calculés sur le prix de l’hectare, tous n’auront pas les moyens de reprendre l’exploitation familiale. Le vigneron propriétaire sera alors contraint d’ouvrir son exploitation à des investisseurs particuliers ou à des grands groupes.

Une économie en transformation

 

Pour conclure nous pouvons dire que l’économie vinicole est sur le point de se modifier et d’observer, à moyen terme, une banalisation des transactions à des montants astronomiques. Cela est déjà visible puisqu’un membre du conseil de surveillance du célèbre grand cru classé de Saint-Emilion, le Château Angelus, a annoncé vouloir céder ses parts. Elles représentent 20% du domaine qui serait valorisé à environ 10 millions d’euros l’hectare. Le prix à l’hectare est intéressant puisqu’il permet de comparer des choses comparables. Les premiers signaux d’une telle escalade de prix remontent à 2012. Au cours de cette année, le milliardaire chinois Ng Chi Sing avait acheté deux hectares du château de Gevrey-Chambertin pour 8 millions de dollars. Cela représente alors un prix à l’hectare de 4 millions d’euros.

Il est ainsi possible d’observer une nette tendance à la hausse des transactions basées sur des prix à l’hectare astronomique.

Julien HOUSSEMAND

Sources : La Revue du Vin de France, LeFigaro, FranceTv Info, Chambre de l’Agriculture

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