Le vin aurait-il aussi son indice boursier ? Existe-il un évènement que l’on peut rapprocher des marchés boursiers ? La réponse est oui.

Début avril a eu lieu le coup d’envoi de la semaine des « primeurs ». Cet évènement, très attendu par les professionnels du monde vinicole, pourrait ressembler à une forme de bourse à l’image des marchés financiers.

En effet, durant ces cinq jours (généralement la première semaine d’avril), les différents domaines du Bordelais mettent à prix leurs vins pas encore embouteillés, puisque tout juste récoltés huit mois auparavant.

Le but est double : obtenir des liquidités pour le domaine et bénéficier de tarifs plus avantageux pour les négociants.

Néanmoins, ce système a souvent été décrié car considéré comme facteur d’augmentation des prix sur le long terme. Nous allons donc découvrir que ce sont les mêmes mécanismes qui régissent les « primeurs » et la bourse, mais aussi que ces faits financiers sont plus présents que l’on pourrait le croire.

Les cours de 2018 en hausse sur 2017 ?

Selon les premiers chiffres, l’année 2018 serait plus porteuse que la précédente. Pour commencer, une hausse globale de la fréquentation de l’évènement, de 20%, est observée. Cette hausse de fréquentation a en partie pour cause, de meilleures prévisions en termes de qualité et de diversité de vins que l’année précédente grâce notamment aux conditions météorologiques, plus clémentes.

De plus, les vins sont jugés plus prometteurs après une première dégustation de professionnels. Cela impacte directement une moyenne des prix à la hausse, s’alignant sur ceux de 2015 et 2016 qui étaient également deux très belles années.

Toutefois cela est à nuancer car cette hausse ne concernera certainement que les bouteilles les plus prestigieuses, soit environ 3% des ventes. La vente en vrac, représentant 40% du volume, risque de voir ses prix moyens baisser. Cette baisse est une des conséquences directes de la production plus importante (en volume) sur l’année 2018 et donc d’un produit en plus grande quantité.

Comme en bourse ou lors d’échanges financiers, un produit plus abondant voit son cours déprécié, à l’image, par exemple, du pétrole dans les périodes de « stock pleins ». De la même manière que sur les marchés financiers, on observe une fluctuation des cours en fonction de la situation économique, politique, …, mais aussi climatique comme dans ce cas. 

En effet, la hausse de production en 2018 est principalement due aux conditions climatiques, plus clémentes qu’en 2017, permettant ainsi aux vignerons de vendanger au moment optimal. Ce cas est aussi un très bon exemple du lien existant entre le climat et la finance. (Vous pouvez consulter cet article traitant du lien entre la finance et le climat : Finance & Climat : Liens, états des lieux et préconisations )

Le chiffre d’affaires et les bénéfices engendrés par les domaines dépendent en grande partie du climat de l’année en question.

Des stratégies dignes des géants de la bourse

Généralement, l’annonce des Prix de Revente Conseillé (PRC) s’effectue jusqu’à juin, c’est-à-dire dans les deux mois suivants la médiatisation des notes par les dégustateurs. Cette année, c’est Château Angélus qui, dans la foulée des dégustations, a annoncé un PRC aux alentours de 252 euros HT, soit une baisse de 9% sur son millésime précédent. A la vue de la notoriété du domaine et de la qualité de ses vins, une telle opération pousse les concurrents « horizontaux » (positionnés sur la même gamme) à s’aligner en opérant une baisse de prix dans les mêmes proportions. Sans quoi, nous pourrons sans doute constater une variation dans la détention des parts de marché en faveur de Château Angélus. Certes, les concurrents perdraient des parts de marchés, mais attention à mesurer ces baisses de prix. Il ne faudrait pas choquer le consommateur, et risquer de donner une image d’un vin de moins bonne qualité que les années précédentes.

En effet, si ce dernier est le seul à effectuer cette baisse, il y a fort à parier que l’aspect « bon vin, à meilleur prix» saura convaincre certains consommateurs d’autres châteaux ou domaines de la même gamme. Et ce, au détriment des autres grands crus concurrents.

Prendre ce type de décision peut également permettre d’attirer l’attention sur son domaine dans le but de commencer les ventes plus rapidement et d’enrayer les concurrents. En effet, Château Angélus met plus de chance de son côté d’attirer les premiers négociants qui pourraient être rapidement enclin à faire des affaires.

D’autres peuvent, à l’inverse, choisir d’attendre l’annonce des prix des concurrents pour s’aligner et ne pas prendre le risque de trop bouleverser le marché que ce soit pour leur santé financière mais aussi pour la fidélité de leurs clients.

Des besoins de liquidités

Cet évènement est d’une importance capitale pour tous les domaines qui y participent. En effet, les plus grands domaines écoulent presque toute, si ce n’est l’intégralité, de leur production. Cela représente pour eux d’importantes rentrées de trésorerie. Elles permettent notamment de faire face à leur Besoin en Fonds de Roulement (BFR) et de payer les salariés ainsi que différentes charges. Ces avances leurs permettent aussi de financer les frais d’élevage du vin produit et ceux de la récolte suivante.

[Pour précision, rappelons que le BFR représente la somme nécessaire pour faire face au décalage de paiement entre le moment ou l’entreprise paie ses fournisseurs et le moment ou l’entreprise est payée par ses clients. De ce fait, plus le client paye tôt moins sera important le BFR (BFR = Stocks + créance clients – dettes fournisseurs)]. Tout l’intérêt des primeurs est là puisque le client paye en moyenne 18 à 24 mois avant de recevoir son produit fini en l’occurrence ses bouteilles, permettant ainsi de réduire ces avances de trésorerie correspondantes à ce fameux BFR.

Les châteaux dans ce cas sont près de 200, ce qui représente un enjeu important pour l’économie viticole puisque l’on parle des plus grands châteaux et domaines.

Les autres châteaux, plus petits par le nom ou le prix affiché, écoulent eux aussi une part importante de leur production et vendront ce qui leur reste au domaine, chez un caviste ou encore aux grandes surfaces.

Cette situation est rendue possible par l’impact financier produit :

  • Les vignerons et châteaux obtiennent leurs avances de trésorerie.
  • Les négociants et intermédiaires du milieu acquièrent les bouteilles à des prix plus avantageux. Ils peuvent même obtenir des bouteilles qui seront introuvables une fois le vin embouteillé, la demande étant tellement forte sur certaines appellations que tout est vendu avant que la date de mise en bouteille ne soit atteinte.

Fluctuations des prix et modèle souvent décrié

Toutefois, comme dans toutes opérations de la sorte, certains profitent encore plus de la situation. Des clients achètent aux primeurs à plus bas prix, pour ensuite revendre aux enchères les bouteilles à un prix plus élevé. Cela est possible car ils concentreront alors entre leurs mains, une partie de l’offre.

De la même manière qu’en bourse, cette pratique, semblable à de la spéculation, fait varier les prix des bouteilles. Dans un premier temps, ces derniers peuvent atteindre des prix élevés puisque ces bouteilles ne sont pas encore commercialisées au grand public. De plus, du fait des faibles volumes de production de certains grands domaines du Bordelais, quelques crus ne seront jamais disponibles aux particuliers puisque les stocks sont déjà écoulés lors des primeurs.

L’effet de rareté ainsi créé permet aux « spéculateurs viticoles » de fixer leurs prix et de faire grimper les enchères pour en tirer un maximum de bénéfice. Le développement d’une économie parallèle des enchères à outrance pourrait, comme en bourse, créer une bulle spéculative jusqu’à son éclatement. Il y aurait alors un risque avéré de causer une crise viticole, comme ce fût le cas par exemple avec l’éclatement de la bulle immobilière causant la crise des subprimes en 2008-2009.

Ce modèle est également souvent décrié à cause de l’augmentation des prix qu’il entraine, notamment depuis les années 90. En effet, les notes de dégustateurs et professionnels influencent fortement les prix pouvant atteindre des sommets. Le danger est qu’à long terme ces prix peuvent devenir une norme comme nous le constatons actuellement.

Les primeurs, un remède au climat économique mondial ?

Plusieurs faits récents ont contribué à rendre instable, voire même ralentir, l’économie mondiale. Celui-ci se répercute sur l’économie viticole. Nous pouvons prendre comme exemple :

  • Le ralentissement de l’économie chinoise :
    • Après des années de surcroissance, cette perte de vitesse impacte à la baisse les quantités de vins importées par l’empire du milieu. La guerre commerciale avec les Etats-Unis contribue aussi à la baisse des importations et exportations à cause de l’augmentation des taxes notamment. Ces surtaxes peuvent ralentir l’économie et par effet de ricochet, les importations de vin.
  • L’imprévisibilité et l’instabilité du président américain Donald Trump :
    • Elle se reflète également sur l’économie mondiale. Plus d’imprévisibilité instaure un climat de crainte et tire vers le bas les importations étrangères en provenance des vignobles français. Taxes, nouvelles règlementations, protectionnisme, … sans autant de facteurs qui peuvent pousser les importateurs à changer de stratégie et réduire leurs importations.
  • Le Brexit :
    • Les taxes sur les importations étant déjà fortes, elles ne devraient pas être augmentées, du moins pas de manières significatives. Mais de nouvelles exigences administratives pourraient voir le jour. Ces dernières compliqueraient encore un peu plus la circulation des bouteilles entre le Royaume-Uni et les régions vinicoles françaises si le Brexit a lieu.

L’économie vinicole française est sensible, comme beaucoup d’autres secteurs, à la conjoncture économique mondiale. Cette dépendance est d’autant plus forte que la France est le premier exportateur (en valeur) de vin au monde. En 2018, les exportations de vins ont rapporté 8,9 milliards d’euros (+2,6% par rapport à 2017) ce qui représente près d’un tiers des parts de marché mondiales.

Toutefois, la France est le troisième exportateur mondial en volume (14 millions d’hectolitres), derrière l’Italie (20 millions hl), elle-même derrière l’Espagne (24 millions hl) occupant la première place (en volume exporté).

Comment interpréter ces chiffres ? La France exporte moins de volume mais de meilleure qualité et donc à des prix plus élevés d’où sa première place en valeur.

De ce fait, la sensibilité au climat économique mondial est encore un peu plus forte. Si ce dernier s’assombrit et met à mal certaines économies mondiales, il se pourrait que certains acteurs se tournent vers des importations à coût plus faible. D’autres pays comme l’Espagne, l’Italie, l’Afrique du sud ou encore ceux d’Amérique latine seraient alors privilégiés au détriment des vins français. Ceci impacterait instantanément et négativement l’économie viticole de notre pays réduisant les volumes d’exportations et inévitablement les bénéfices engendrés.

Le développement du système des « Primeurs » peut alors apporter une réponse à ces incertitudes.

Dans ce sens, Éric Arnaud, Président de l’Union de la Sommellerie Française en Champagne-Ardenne et Maître sommelier, gérant d’un bar à vin Lauréat de la meilleure carte de vin en France, nous a donné son avis lors d’une interview exclusive : « Je pense que la vente de vin en primeur c’est l’essence même de ce qui régule le marché bordelais en France mais aussi à l’export. Cette période offre, en parallèle, d’innombrables dégustations dans différents domaines ce qui permet de juger de la qualité du millésime, mais aussi de favoriser les rencontres et les échanges autour du vin de Bordeaux. La vente des primeurs est une date très importante dans le monde du vin et surtout très attendue, et très prisée des acheteurs étrangers. »

Qu’en conclure ?

Pour conclure, nous ne pouvons que constater les enjeux importants que représente l’évènement des primeurs. C’est à tel point que d’autres régions comme la Bourgogne, la Vallée du Rhône ou encore l’Alsace, commencent à s’intéresser et à organiser un équivalent de ces ventes par anticipations.

Il s’agit là d’un modèle ancien (les prémices sont apparues au XVIIIème siècle avant de se moderniser au début des années 70 pour le système actuel des « Primeurs ») mais qui en se démocratisant, pourrait toucher l’ensemble des régions viticoles.

Cela dynamiserait l’économie vinicole qui se verrait ainsi gonflée de liquidités pouvant être consacrées à de nouveaux investissements. L’autre avantage serait de contrer certaines mauvaises phases du climat économique mondial.

Toutefois, ce modèle peut aussi incarner deux inconvénients. Le premier étant une augmentation fulgurante des prix, constatée depuis les années 90. Le second est que la démocratisation de cet évènement peut faire émerger une économie parallèle des ventes aux enchères à outrance et mettre à mal l’économie viticole française.

Julien  HOUSSEMAND. Tous droits réservés.


Sources :

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