fandas.fr/GAFAMAFRIQUELoin des frontières américaines, les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) cherchent de nouveaux marchés pour établir leur puissance numérique. Dans leur ligne de mire : l’Afrique, un continent qui a beaucoup à offrir et qui, pour le moment, n’impose que peu de contraintes. Cet article est une suite logique de l’article FANDAS sur les FINTECHS en Afrique. Deux chiffres pour contextualiser :

  • 15 % des africains bénéficient d’un accès à internet à domicile.
  • En 2050, 1/4 de la population mondiale vivra le continent africain.

L’Afrique serait-elle donc en train de récupérer petit à petit son retard dans l’innovation high-tech ? Certainement. Mais à sa manière. Et à son rythme.

En effet, l’Afrique se différencie des autres régions du monde par la façon dont elle s’accapare et exploite les nouvelles technologies. Sur ce continent, la révolution numérique n’est pas tant caractérisée par la technologie sur laquelle elle s’appuie que par l’utilité des solutions qu’elle développe. Ce point différenciant a permis à l’Afrique de se positionner comme précurseur et non comme suiveur dans un secteur en perpétuelle évolution.

D’autre part, la technologie ouvre de nouveaux marchés, survole les frontières, crée de l’emploi, enrichit l’offre de choix, accélère les processus d’achat et de vente, apporte de la transparence, casse les habituelles politiques de prix et raccourcit les délais d’attente. Ici, en Afrique, plus que partout ailleurs dans le monde, le high-tech révolutionne les modes de vie des populations.

Une problématique ressort : l’Afrique souffre d’un gros souci de connectivité. De fait, c’est la région du monde la moins connectée au réseau, juste derrière l’Asie Pacifique et le Moyen-Orient. Moins de 30 % des Africains ont accès au haut débit mobile (contre 43 % en Asie Pacifique, avant dernier du classement, et 79 % en Amérique, en tête de liste) et seulement 15 % bénéficient d’un accès à Internet à domicile (contre 46 % en Asie Pacifique et 84 % en Europe).

En effet, d’une part, sans connectivité, il est très difficile pour les chercheurs de développer des solutions high-tech de pointe, et d’autre part, pour la population locale, utiliser ces innovations technologiques dans un environnement partiellement connecté reste compliqué.

Le continent se heurte aussi à un problème de financement de cette phase de transition. Afin de ne pas se laisser dépasser par le temps, des fonds créés localement se développent, souvent sous forme de taxe sur les opérateurs téléphoniques. La logique de cette manœuvre est simple : des entreprises comme par exemple Orange, Vodafone, MTN,Tigo ou Vodacom investissent dans la construction d’infrastructures permettant de relier au réseau des régions déconnectées. Une fois connectées, ces populations ont accès aux services de ces entreprises. Comme souvent, les premiers venus sont les premiers servis. Les opérateurs téléphoniques et acteurs économiques conçoivent le développement de leur réseau en prenant en compte la question de la rentabilité à court ou moyen terme ainsi que le potentiel de développement économique de chaque région. Le système actuel est basé sur la capacité à rembourser des clients. Cependant, le volume d’investissements à réaliser dans certaines zones peut s’avérer trop important pour qu’ils envisagent la rentabilité ou la possibilité d’un déploiement, même dans le cas de partage de coûts d’infrastructures entre plusieurs opérateurs.

Face à cette situation, les experts sont unanimes : d’autres solutions doivent être envisagées. L’Afrique manque de fonds publics-privés pour enclencher sa révolution numérique. Mais, persuadés du fort potentiel que représente le marché africain dans le secteur du digital, depuis plusieurs mois, des investisseurs étrangers de taille ont déclaré vouloir miser gros sur l’Afrique : les GAFAM.

Les GAFAM veulent mettre la main sur l’Afrique : Etat des lieux

Facebook, Google et les autres géants du numérique n’ont plus de doute: l’époque où ils évoluaient dans un environnement échappant à toute réglementation sera bientôt révolue en Occident. De fait, les pays émergents d’Afrique sont devenus pour ces entreprises des marchés cibles, car moins matures. Le constat est simple et les entreprises du Web le savent : en 2050, un quart de la population mondiale vivra sur ce continent. Bâtir dès à présent des bases solides avec les décideurs de ce marché gigantesque, c’est miser sur le futur. Dans un continent où beaucoup reste à construire, il est donc logique que les GAFAM y avancent leurs pions. Les réglementations mises en place sont plus souples, la main d’oeuvre est moins chère et la concurrence est moins rude que dans le reste du monde.

Amazon

A ce jour, si Amazon, le numéro un mondial des ventes en ligne, en est encore au stade de l’observation, et qu’Apple reste pour le moment un peu en retrait, Microsoft est d’ores et déjà incontournable sur le terrain institutionnel: il fournit sa technologie, notamment bureautique, à la quasi-totalité des gouvernements. Simultanément, Facebook et Alphabet (la maison-mère de Google) rivalisent d’incroyables initiatives pour convaincre les décideurs locaux de collaborer avec eux. Ce que les économies africaines ne peuvent pas s’offrir, les GAFAM le leur donnent, telle pourrait être la conclusion de l’opération séduction mise en place par les géants du high-tech. En moins d’un an, les annonces choc n’ont pas cessé de défrayer la chronique.

Facebook

La firme a annoncé vouloir offrir à vingt-trois pays africains un accès gratuit à Internet via son service baptisé Free Basics. La société de Marc Zuckerberg qui prône l’accessibilité à la Toile pour tous et qui ne veut « laisser personne de côté », s’érigerait presque en humanitaire du Web. Cette initiative, bien que très coûteuse et longue à mettre en place, est une opération parfaite pour la société californienne. Le réseau social qui compte déjà plus de deux milliards d’utilisateurs entend raccrocher à Internet ainsi qu’à sa plateforme tous ceux qui ne le sont pas encore. Demain, se connecter à la Toile sans souscrire à un service de Facebook pourrait être de plus en plus rare. A ce jour, la seule société à avoir réussi ce type d’opération est Google, un mastodonte du Net, qui aujourd’hui reçoit plus de 60 000 requêtes par seconde et qui se positionne comme un acteur majeur du numérique à l’échelle planétaire.

Google

A l’heure où l’entreprise accompagne déjà en Afrique quelque cent mille développeurs, collabore avec une soixantaine de start-up Tech, propose des bourses doctorales pour former les talents locaux aux métiers du numérique, mène des campagnes de sensibilisation auprès des entrepreneurs concernant les enjeux du digital, œuvre à réduire les coûts d’accès à Internet pour les populations défavorisées, Jeff Dean, associé principal chez Google.ai, a récemment annoncé l’ouverture d’un centre de recherche d’excellence en IA à Accra, au Ghana qui devient, de ce fait, la onzième ville au monde à accueillir un centre de recherche en IA de Google, après Paris, Zurich, Tokyo, Beijing, Montréal, Toronto, Seattle, Boston, Tel-Aviv et New York. Le message envoyé par l’entreprise américaine est fort : conjointement avec les Etats, institutions et entreprises publiques et privées du continent, Google s’engage à accélérer la transformation numérique de l’Afrique. Ses principaux atouts : son expérience, sa trésorerie et son ambition. Son objectif : créer de l’IA là où les contraintes de tout type sont presque inexistantes.

L’IA : l’enjeu clé !

L’IA est devenue la nouvelle manne des constructeurs du milieu du hightech. Elle est d’ailleurs « à son âge d’or » selon Jeff Bezos, PDG d’Amazon. Sundar Pichai, PDG de Google, surenchérit : « l’IA est l’un des points les plus importants sur lesquels l’humanité est en train de travailler. »

Partout, tout le temps, les chercheurs s’efforcent d’améliorer cette technologie qui s’apprête à révolutionner le monde et les conditions de vie des Hommes. Et le continent africain ne fait pas exception.

En effet, l’IA permet de répondre à un réel besoin en Afrique. Cette technologie est un outil indispensable pour, entre autres, régler des problèmes graves que les Hommes n’ont pas su régler à travers le temps et qui perdurent dans certains pays aux économies fragiles comme par exemple la faim, la pauvreté ou encore l’éducation. Rappelons-le : l’IA doit être au service de l’humanité, pas l’inverse.

Plusieurs initiatives vont déjà dans ce sens :

  • L’une d’elles provient de l’Unicef, qui a récemment décidé d’investir dans l’apprentissage profond (plus communément appelé le « deep-learning ») pour tenter de diagnostiquer l’éventuelle malnutrition des enfants à partir de photos ou de vidéos, alors que les mesures, jusqu’à maintenant, se basaient sur la circonférence de leurs bras et souffraient d’imprécisions.
  • Autre initiative : des chercheurs travaillent actuellement à la création d’algorithmes destinés à définir précisément le niveau de richesse de villages africains en combinant des images satellite prises de nuit et de jour. Le Nigeria, la Tanzanie, l’Ouganda, le Malawi et le Rwanda ont été l’objet d’une première étude pilote de ce système a priori bien plus efficace que les méthodes antérieures.

Il faut noter cependant que si la technologie et l’IA constituent des leviers de développement, ils nécessitent également de mettre l’éducation au top des priorités des gouvernements africains. Les avantages de la technologie sont indéniables, mais vont constituer aussi un séisme pour des économies qui ne seraient pas préparées. Un rapport récent du World Economic Forum prédit que 41 % des emplois en Afrique du Sud sont susceptibles d’être automatisés, 46 % en Ethiopie, 46 % au Nigéria ou encore 52 % au Kenya. Or, encore peu d’investissements publics ou privés sont, en Afrique, dirigés vers cette transition.

L’IA est une arme, un remède, une solution à des problématiques socio-politico-économico-humanitaires. C’est sans doute pour cette raison qu’elle attise autant les convoitises. Chacun à son niveau, avec ses propres intérêts, possibilités et convictions, tous les acteurs qui percent dans ce domaine peuvent aspirer à impacter l’avenir de l’humanité.

De plus en plus sensibilisée aux grands enjeux que représente cette technologie, la jeunesse africaine met sa créativité au service de l’IA. Principale résultante : un réseau d’entrepreneurs nouveau, solide et dynamique émerge. Voir l’article FANDAS sur ce sujet.

Que penser de ces actions ?

On peut voir cette tendance en clair et en sombre. En clair, on voit émerger une véritable volonté et des acteurs entrepreneuriaux qui se prennent en main. En un peu plus sombre, tout cela émerge hors système, dans le contexte d’un continent qui a tant de mal à mettre ses institutions d’équerre au plan politique, éducatif et universitaire. Cela bouillonne et, en même temps, l’université africaine a le plus grand mal à décoller, en dépit du talent de certains étudiants fort motivés et de certains universitaires bien en pointe. Ces initiatives africaines très agiles se retrouvent pour la plupart aidées non pas par des gouvernements du continent, des institutions universitaires ou entrepreneuriales locales, mais par des géants internationaux.

Selon les experts, bien que cette situation représente un risque pour les entrepreneurs africains qui servent au développement et au profit d’acteurs non-africains, le principal problème, de façon plus diffuse, concerne les gouvernements et les institutions.

Concernant l’IA en Afrique, il y a un risque de captation de la valeur et de la compétence par les institutions étrangères. Une situation connue en France : les grandes plateformes sont les compétiteurs numéro un du gouvernement français pour ce qui est du développement de l’IA. Ces grandes plateformes captent toute la valeur ajoutée : celle des cerveaux qu’elles recrutent et celle des applications et des services, par les données qu’elles absorbent. Le mot est très brutal, mais techniquement c’est une démarche de type colonial : vous exploitez une ressource locale en mettant en place un système qui attire la valeur ajoutée vers votre économie. Cela s’appelle une cybercolonisation.

Qu’il s’agisse de la collecte et du contrôle des données personnelles, du financement des start-up ou de la formation des développeurs, il y a une forme de colonisation numérique dont on ne parle que très peu.

Pourtant, elle est bien réelle et, elle est aussi inévitable. En effet, d’un côté, les Africains ont besoin de ces infrastructures et de cette connexion pour rattraper leur retard de développement. Mais, de l’autre, ce ne sont pas eux qui produisent les technologies et maîtrisent les données personnelles récoltées. Il y a bien une volonté politique d’aller vers une plus grande souveraineté numérique, de lever des fonds et de lancer des projets. Mais ce n’est pas encore suffisant.

Pour l’Afrique, c’est quitte ou double. Ou bien on estime, que l’IA sera le levier qui permettra au continent de se hisser au rang des meilleures économies mondiales, une sorte d’accélérateur de développement qui fera oublier que ce continent a fait l’impasse sur les deux premières révolutions, l’industrielle et la postindustrielle. Ou bien les GAFAM et d’autres entreprises Tech mettront la main sur les données produites par le continent et créeront des solutions intelligentes qui ne bénéficieront pas à l’emploi et à l’économie africaine.

Bilan :

Entre avancer seule ou accompagnée, attirer des investisseurs locaux ou internationaux, former ou laisser les entreprises étrangères former les talents, marcher à son rythme ou courir à celui des autres, l’Afrique se trouve actuellement à un moment décisif dans l’histoire de son développement technologique. Les décisions d’aujourd’hui détermineront la place qu’occupera le continent dans le secteur de l’IA de demain.

Clément MARTINEZ.


Sources : 

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