Les dessous des taux négatifs !

Julien Houssemand29 juin 201913 min

Ce mardi 18 juin a marqué l’entrée historique dans le champ des taux d’intérêts négatifs pour les Obligations Assimilables du Trésor (OAT, titres de dettes) à 10 ans de la France (-0,02%). Ce phénomène est intervenu juste après le discours du président de la Banque Centrale Européenne, Mario Draghi au forum des banques centrales à Sintra, au Portugal. Il a profité de l’occasion pour revenir sur les 20 ans de l’euro et évoquer l’avenir économique de la Zone Euro.

Son objectif est clair : soutenir les prix et relancer une croissance économique européenne forte.

C’est pourquoi il n’a pas hésité à affirmer que ses armes principales pour mener à bien son combat seraient, la politique de rachat massif d’obligations d’Etats européens (Quantitative Easing) ainsi que l’utilisation des taux bas et négatifs.

Les investisseurs seraient en effet prêts à payer pour acquérir des parts de la dette française jugée très stable (plus que celle de l’Allemagne). Cela répond à une volonté d’investir dans des actifs non rentables mais très liquides et sûrs plutôt que dans des actifs moins liquides et plus risqués. Une situation pareille fait suite à une instabilité forte des marchés financiers et du climat économique mondial. Les causes ? La guerre commerciale opposant la Chine aux Etats-Unis mais aussi les tensions au Moyen-Orient pesant sur le cours du pétrole ou encore les niveaux d’endettements et de déficit toujours plus importants des Etats sont les principales.

 

Qu’est-ce qu’un taux négatif ?

 

Un taux d’intérêt négatif signifie littéralement qu’il ne rapporte rien à l’investisseur. Au contraire, ce placement lui coute même de l’argent.

Prenons l’exemple des marchés obligataires (titres de dette). Dans les faits, un investisseur achète une obligation à un prix supérieur à sa valeur nominale et n’est remboursée, à maturité, qu’à hauteur de la valeur nominale.

Par exemple, prenons une obligation dont la valeur nominale est 100 € dont le taux est de – 2% à échéance un an. En Janvier N, elle serait achetée 102 € par l’investisseur. A échéance de l’obligation en janvier N+1, l’Etat ne remboursera à l’investisseur que les 100 € de valeur nominale. Ainsi l’investisseur perd 2 €.

Sur le marché obligataire, les investisseurs peuvent acheter des parties de la dette d’une entreprise, d’un Etat qu’on appelle obligations. Celles représentatives de la dette de l’Etat français sont les Obligations Assimilables du Trésor (OAT). Des investisseurs peuvent ainsi soutenir la dette française et permettre à l’Etat de se financer.

Généralement, comme dans toute situation de « prêt », le prêteur ou créancier prête de l’argent à son débiteur en échange d’une rémunération : les « intérêts ».

C’est cette compensation financière qui fait que les investisseurs acceptent de ne pas consommer tout de suite leur fonds mais de les investir.

Toutefois, dans certaines situations, certains investisseurs peuvent accepter de réaliser des placements non rentables mais sans risques.

 

Pourquoi accepter de payer pour placer son argent ?

 

Il y a principalement deux raisons. La première est que dans une situation d’excédent de trésorerie, il est parfois plus intéressant pour certains investisseurs institutionnels de limiter les pertes d’argent plutôt que de chercher à en gagner au risque d’en perdre plus. Les titres de dettes (obligations) français sont parmi les types d’actifs les plus sûrs et représentent ainsi peu de risques.

La seconde est que certains investisseurs (Sicav, FCP, banques etc…) misent, comme en bourse, sur l’augmentation du prix des obligations, pour ensuite pouvoir les revendre plus chères sur le marché secondaire. Le prix d’une obligation augmentera si les taux baissent, à l’inverse si les taux augmentent, le prix de l’obligation baissera. C’est donc un pari risqué mais qui peut porter ses fruits. De plus, même si les taux montent et que le prix de l’obligation diminue, l’investisseur n’aura qu’à attendre la maturité du titre (date d’échéance pour le remboursement de l’obligation) pour récupérer sa valeur déduite des intérêts négatifs. Cela limitera alors les pertes.

Enfin les obligations d’Etats, en tant qu’actifs « sans risque », permettent de diversifier le risque de son portefeuille et notamment celui engendré par d’autres produits, plus volatiles. Cette absence quasi-totale de risque vient contrebalancer des placements plus risqués. Le but est toujours de garantir une petite réserve pour ne pas trop exposer l’argent de ses clients.

Par exemple, les OAT permettent de détenir un produit en euro qui est une monnaie peu volatile. Il est ainsi possible de compenser les variations plus ou moins fortes d’autres devises introduites dans le portefeuille par l’investissement dans des actifs non commercialisés en euro.

 

Incohérence ou acte réfléchi ?

 

Comment des taux « négatifs » ont-ils pu voir le jour ? Cette pratique répond à un besoin de marché bien précis. Les premiers taux, apparus dans les années 70, ont été initié par la Banque Nationale Suisse pour lutter contre l’appréciation du franc suisse (hausse du taux de change par rapport à une autre monnaie). Aujourd’hui, l’utilisation de ces taux se fait surtout dans l’optique de pousser les banques à prêter aux entreprises et aux particuliers. La consommation des ménages est alors soutenue et de ce fait, la croissance économique du pays aussi.

En effet, des taux négatifs sont également appliqués aux taux de « dépôts ». Cela signifie, par exemple, que le Crédit Agricole devra payer pour placer son argent auprès de la BCE ou des institutions pratiquant les taux négatifs. Il est alors plus intéressant pour la banque de prêter son argent, ce qui lui rapportera des intérêts, plutôt que de la conserver ou de le placer à taux négatif. La pratique des taux négatifs pousse donc les banques à prêter davantage aux particuliers et entreprises. Cette pratique peut apparaître comme une solution infaillible pour relancer la croissance économique d’un pays et pousser les gens à consommer. Toutefois, il est important de garder à l’esprit deux facteurs qui pourrait mettre en péril le but recherché :

  • A court terme, prêter de l’argent en masse aux particuliers et entreprises relancera la consommation et l’économie. Néanmoins, il est important de ne pas négliger les contrôles et analyses réalisés en amont du prêt pour ne pas risquer un taux de défaut (non-remboursement du prêt) démesuré.
  • De plus, les taux d’emprunts ayant atteint des niveaux historiquement bas, certains clients pourraient être tentés d’emprunter pour placer cette somme sur un livret d’épargne offrant un taux de rendement supérieur : ce que l’on appelle l’effet de levier. Si j’emprunte 100€ à 1% et que je place cette somme sur un livret ou un actif interne à la banque proposant 2%, au bout d’un an je récupère 102€ et paye 1€ d’intérêt. Cela m’offre ainsi 1€ de bénéfice et représente un réel inconvénient pour les banques.

En effet, une banque se rémunère majoritairement sur la différence entre les taux d’intérêts qu’elle propose à travers ses prêts, réduits de la part de taux de placement proposé sur leurs livrets. Les taux d’emprunt étant déjà faible, si elle doit en plus financer des intérêts créditeurs à ses clients, la banque réduit considérablement son bénéfice. C’est alors comme si les particuliers bénéficiaient de « taux négatifs détournés » : la banque prête mais récupère moins que la somme qu’elle a prêtée puisque l’argent emprunté et placé dans ses mêmes caisses génèrera des intérêts au client, payés par la banque.

 

Les particuliers peuvent-ils en bénéficier ?

 

D’après le Code Civil (articles 1892 et 1902), les banques ont l’interdiction de prêter à perte. Seuls les Etats et banques commerciales peuvent emprunter à taux négatif, que ce soit sur les marchés ou auprès d’autres banques. Les particuliers ne peuvent donc pas bénéficier de taux d’emprunts négatifs.

De plus, ils ne peuvent pas non plus réellement les subir, et heureusement. En tant que particulier, qui accepterait de payer pour pouvoir placer son argent ? Toutefois, les particuliers peuvent être, indirectement, souscripteurs de taux négatifs. En effet, lorsque l’on place son argent sur un contrat d’assurance-vie, une partie est placée par son conseiller en gestion de patrimoine, ou son banquier etc… sur des titres de dette de l’Etat français à taux négatif. Cela est fait, comme nous l’avons vu précédemment, pour diversifier le risque du portefeuille d’assurance-vie et le stabiliser.

 

Bonne ou mauvaise nouvelle pour la dette française ?

 

Les taux négatifs permettent à l’Etat français de s’endetter à moindre coût. En effet, en s’endettant à taux négatif, les investisseurs, porteurs de la dette, vont participer au « remboursement » de la dette. En effet, ils vont payer des intérêts sur leurs investissements. Par exemple, un investisseur qui investit 100 000 € sur des OAT à 10 ans à -0,04% ne récupèrera que 99 960 €. Soit 40 € de financement de la dette du pays.

Toutefois, cela représente aussi des inconvénients puisque cela peut freiner la volonté de certains investisseurs dans leurs investissements. Si ces derniers perdaient confiance et se détournaient de ces investissements l’Etat français pourrait être en difficulté pour trouver des acquéreurs à ses titres de dettes et donc à récupérer des liquidités. Ces dernières servent notamment à refinancer certaines dettes ou à débloquer des budgets pour le pays. Pour plus d’informations vous pouvez consulter cet article traitant du sujet : le rôle des OAT au sein de l’état français.

 

Quels inconvénients pour les taux négatifs ?

 

Malgré les avantages indéniables développés plus haut – relancer la croissance et soutenir les prix pour lutter contre un risque de déflation (baisse des prix, contraire de l’inflation) qui entrainerait un risque de récession – les inconvénients ne sont pas négligeables.

Les taux négatifs représentent trois inconvénients majeurs :

  • Réduction de la marge pour les banques
  • Chute des taux d’intérêts des livrets bancaires (Livret A, PEL, Livret jeune, …) ce qui pénalise les épargnants. Si les banques prêtent à des taux bas, elles rémunèrent également les livrets à taux bas pour ne pas rogner sur leurs marges et conserver leur équilibre économique.
  • Augmentation du nombre de prêts, parfois accordés plus facilement ce qui peut augmenter le risque de défaut.

Des taux d’intérêts sur livrets de placements si bas, peuvent, à terme, freiner cette volonté d’épargner chez certains particuliers, remplacée par une volonté de consommation. Aujourd’hui, ce n’est pas le cas puisque le total des placements sur livret A atteint des sommets. Toutefois à terme, si le climat économique s’éclaircissait, nous pourrions assister à une réduction du taux d’épargne moyen chez les Français. Cela rendrait instable la situation financière des ménages puisque l’épargne permet aussi de se prémunir contre les risques de situations financières difficiles.

 

La grande question de ces taux

 

Au-delà des points abordés, les taux négatifs soulèvent une question primordiale : quelle sera la situation lorsque les banques centrales choisiront de relever les taux du côté positif ?

Plusieurs hypothèses nous paraissent possibles comme :

  • La réduction du nombre de prêts accordés. Les banques pourraient vouloir compenser certaines pertes passées et n’auraient plus à prêter en masse pour ne pas subir les taux négatifs
  • L’augmentation des taux d’emprunt qui pourrait à la fois pousser les particuliers à moins s’endetter et donc à moins consommer ce qui réduirait la croissance économique.
  • Augmentation du coût de la dette pour l’Etat français. Si les OAT sortent des taux négatifs alors l’Etat français devra rembourser 100% de sa dette aux investisseurs plus des intérêts contrairement à aujourd’hui.

Les impacts financiers sont donc nombreux et pourraient chambouler une économie mondiale encore fragile.

 

Un rempart contre le ralentissement économique ?

 

La situation économique et géopolitique actuelle oblige certains Etats à revoir à la baisse leurs perspectives de croissance. Les particuliers et investisseurs doutent de l’avenir, les marchés financiers sont instables et la consommation n’est pas au beau fixe.

En effet, depuis plusieurs mois, spécialistes et économistes sont unanimes : une récession devrait se faire ressentir d’ici à 2020. Les Etats-Unis, bien qu’enregistrant une croissance de près de 3% sur le premier semestre 2019, pourraient entrer en récession plus vite que prévu. Cela, notamment à cause des guerres commerciales qu’ils mènent à l’instar de celle contre la Chine. Cette dernière pourrait coûter près de 2 millions d’emplois et plus d’un point de pourcentage sur la croissance. Beaucoup d’autres économies devraient suivre.

Les taux négatifs pourraient alors être une réponse pour anticiper ce ralentissement et le contrer avant qu’il ne se fasse ressentir. Relancer le pouvoir d’achat des particuliers ainsi que la capacité des entreprises à investir pourrait être une solution. C’est pourquoi, en imposant des taux de dépôt négatifs aux banques, la BCE espère bien inverser la tendance.

Néanmoins, la pratique des taux négatifs n’est pas nouvelle et la situation n’est pas pour autant résolue, au contraire. L’ampleur des taux négatifs ne cesse de grandir et nous sommes en droit de nous interroger sur l’impact réel de cette pratique.

Julien HOUSSEMAND

Sources :  Le Figaro, Sud Ouest

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