La Banque Postale et CNP : un mariage public attendu

Ce mercredi 4 mars 2020 a eu lieu l’annonce officielle du rapprochement entre La Banque Postale et le géant de l’assurance CNP. Après avoir obtenue le feu vert de la BCE (Banque Centrale Européenne) et de l’Autorité de la concurrence française en décembre dernier, l’opération était encore soumise à l’approbation de l’autorité de la concurrence russe. En effet, le groupe La Poste est très présent dans le pays via sa filiale de livraison de colis...
Julien Houssemand Julien Houssemand8 mars 20209 min

Ce mercredi 4 mars 2020 a eu lieu l’annonce officielle du rapprochement entre La Banque Postale et le géant de l’assurance CNP. Après avoir obtenue le feu vert de la BCE (Banque Centrale Européenne) et de l’Autorité de la concurrence française en décembre dernier, l’opération était encore soumise à l’approbation de l’autorité de la concurrence russe. En effet, le groupe La Poste est très présent dans le pays via sa filiale de livraison de colis DPD. L’opération, allant significativement modifier l’actionnariat devait, de ce fait, être également validée par les autorités russes comme par toutes celles des pays dans lesquels le groupe exerce une activité significative.

Quels sont alors les enjeux de cette opération, lancée il y a 18 mois par le ministre de l’Economie, Bruno Le Maire ?

 

Un nouveau géant de la bancassurance

 

Le rapprochement des deux entités va créer un nouveau géant français de la bancassurance. En effet, sur base des chiffres 2019, le nouveau groupe formé par La Banque Postale et CNP, affichera un chiffre d’affaires de 9,2 milliards d’euros pour un résultat net de 1,4 milliards d’euros pour environ 8 000 salariés.

Au-delà de l’aspect financier, c’est tout le volet actionnarial qui se trouvera modifié. Le groupe La Poste, à l’origine détenu à 74% par l’Etat Français et 26% par la CDC, sera désormais détenu à 66% par la CDC (Caisse des Dépôts et des Consignations) et à 34% par l’Etat français.

Le capital de CNP, autrefois composé à 40.87% par la CDC et par La Banque Postale à seulement 2.01% en direct et un peu plus de 9% via sa détention à 50,1% du holding Sopassure (qui détenait alors 18,13% du capital de CNP), devient quant à lui : La Banque Postale (62.13%), BPCE (16,11%) ce qui laisse un flottant de 21.76%.

Un des avantages non négligeables de cette opération est que les fonds propres du nouveau groupe vont croître de près de 60% pour atteindre 18,9 milliards d’euros. Cet élément est capital puisqu’il permet d’augmenter le ratio CET1 (explications plus bas) du groupe à 19,8% (contre 12,2% pour La Banque Postale Seule) pour une obligation légale de 10,5%. Cet écart ainsi dégagé offrira une marge de manœuvre importante pour le développement du groupe, dont par exemple dans les prêts aux entreprises, très consommateurs de fonds propres.

 

Un rapprochement gagnant-gagnant

 

Ce rapprochement, envisagé à plusieurs reprises ces dernières années, permet à La Banque Postale de se doter d’une filiale à part entière dans l’assurance. Ainsi organisé, le chiffre d’affaires généré par le nouveau groupe se fera à 57% via les activités bancaires et à 41% par la partie assurance (les 2% restants étant des services annexes). De ce fait, La banque Postale oriente son modèle économique vers celui des plus grands acteurs français du secteur tels que Crédit Agricole, BNP Paribas, Société Générale, etc…

Cette opération permet donc à la fois d’aller concurrencer plus fortement ces acteurs en s’accaparant de nouvelles parts de marché, indispensables pour assurer la longévité du groupe, mais aussi de bénéficier d’un effet de « ventes croisées ». Les deux entités travailleront probablement sur la création et la mise en place de produits bancaires et d’assurances liés, et de bénéficier mutuellement de leurs clients respectfs.

Pour La Banque Postal, le choix de CNP assurances pour un rapprochement a été aiguillé à la fois par la stabilité financière affichée par l’assureur ces dernières années, et surtout par la composition de l’actionnariat des deux parties prenantes. La CDC (Caisse des Dépôts et des Consignations), principal actionnaire de CNP assurance, est une entité publique détenue par l’Etat français via l’APE (Agence des Participations de l’Etat) tout comme La Poste, qui continue de ce fait sa stratégie de diversification, bien en place depuis le début des années 2000.

 

La diversification au cœur du groupe La Poste

 

Avec la tendance à la diminution des services de courrier, le groupe postal a, dans un premier temps, fait le choix de diversifier son activité de « Services-Courrier-Colis » en développant une activité de « Géopost ». Ensuite, en 2006, le groupe s’est lancé à la conquête du secteur bancaire via la création de sa filiale La Banque Postale. Cette diversification semblait nécessaire pour pérenniser l’activité du groupe et s’adapter à la nouvelle donne économique et sociale. Ce choix est un pari réussi puisque le groupe [La Poste] génère plus de 26 milliards d’euros de chiffre d’affaires (en 2018, dont 30% à l’étranger) et La banque Postale est le premier prêteur en France pour les collectivités locales.

 

Aujourd’hui le contexte a changé sur plusieurs plans :

  • Les nouvelles réglementations et les obligations toujours plus fortes de respect des ratios financiers pour les banques (via notamment les réglementations Bâle III adoptée en 2010 et Bâle IV votée en 2017 mais avec une période d’application lissée jusqu’en 2027). Cela s’applique notamment pour le ratio CET1 (proportion des fonds propres par rapport aux actifs totaux pondérés selon le risque), très observé au sein des banques par les autorités de régulation. Pour avoir un ordre de grandeur, Bâle III a fait augmenter l’exigence du ratio de 8,5% (Bâle II) à 10,5%, cela dans le but de solidifier le bilan des banques face à d’éventuelles crises financières. Les acteurs devront toutefois continuer leurs efforts avec l’arrivée progressive de la règlementation Bâle IV.
  • Le contexte de taux bas qui fragilise à la fois l’activité bancaire, mais aussi assurantielle. D’une part, ces taux bas incitent les banques à rogner sur leurs marges, réduit leurs perspectives de profits et le poussent à se restructurer. Et d’autre part, ils impactent le secteur de l’assurance en poussant les grands acteurs tels que Crédit Agricole ou BPCE (Banque Populaire Caisse d’Epargne) à réinternaliser leurs produits d’assurance au détriment des assureurs tels que CNP.

 

La combinaison de ces facteurs a rendu évident le besoin de s’adosser à un partenaire à la fois pour La Banque Postale et pour CNP. Ce sont pour ces principales raisons que l’Etat français a fait le choix de ce rapprochement.

Néanmoins, l’appétit du géant public ne semble pas rassasié. En effet, la mise en vente d’une partie de HSBC France continue de susciter l’intérêt du groupe, mais pas sur le périmètre actuel.

A ce jour, seule la partie banque de détail (regroupant la clientèle particulières et TPE) fait partie du périmètre de cession annoncé par HSBC France. Toutefois, selon Rémy Weber (Président de La Banque Postale), le projet du groupe est d’intensifier son développement à la fois sur la dimension patrimoniale du particulier mais aussi « d’aller plus vite sur le marché des entreprises ».

Bien que La Banque Postale, en concurrence avec la Société Générale sur ce dossier, semble être le candidat favori à la reprise, aucune offre officielle ne sera émise sans un élargissement du périmètre de cession pour l’amener dans le giron du plan stratégiques du groupe en incluant la partie PME et ETI.

 

Relance de la concurrence ?

 

Le nouveau groupe, désormais dans le même modèle économique que les plus grandes banques françaises, sera un nouveau concurrent sérieux de ces acteurs bien en place. Ces derniers dénoncent d’ailleurs un manque d’équité, voire même un traitement de faveur de la part de l’Etat sur la banque publique. En effet, dans le secteur très réglementé de la « banque-assurance » de nombreux critères et ratios, définis comme étant nécessaires pour garantir le plus possibles la solidité des banques et assureurs et leur résistance face aux périodes de crises, sont à respecter. Par exemple, le coefficient d’exploitation (rapport entre les charges d’exploitations de la banque et son produit net bancaire) de La Banque Postale a été en 2019 de plus de 83% ; un niveau qui ne serait pas accepté par les autorités de contrôle s’il s’agissait d’un acteur privé.

De plus la mobilisation des services de l’Etat dont notamment l’APE (Agence des Participations de l’Etat) a, selon Bruno Le Maire, « permis d’aller vite et de lever les obstacles » de ce rapprochement dont un des seuls points bloquants de ces dernières tentatives de rapprochement était le refus de l’Etat de céder sa position de majoritaire en direct.

 

Comme nous l’avons vu, ce géant public affiche un visage bien différent de ses débuts et de son cœur d’activité qu’était la livraison de courrier et de colis. Pour preuve, la part du chiffre d’affaires lié aux activités de courrier ne devrait plus représenter que 20% dans les comptes 2020. Nous assistons ainsi à un déplacement du cœur opérationnel du groupe La Poste. L’ambition de l’Etat, via le renforcement de ces acteurs publics financier (La Poste, CDC, etc..), est de créer un pôle financier public faisant partie des leaders mondiaux de la « bancassurance ». Quel est votre opinion à ce sujet ? Voyez-vous d’un bon œil ces opérations entre acteurs publics ?

Julien HOUSSEMAND

Sources : LesEchos, BFMBuisness

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