Impacts des dividendes sur l’emploi

Le début de l’année 2020 a été marqué par la propagation nationale (sur le territoire chinois) dans un premier temps, puis internationale, de la maladie appelée COVID-19 (i.e. Corona Virus Disease). À la suite de l’internationalisation grandissante du virus, l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) a qualifié cette épidémie d’urgence de santé publique de portée internationale. S’en est suivi le début d’un vent de panique sur les marchés boursiers internationaux et la prise de mesures...
Julien Houssemand Julien Houssemand3 janvier 20219 min

Le début de l’année 2020 a été marqué par la propagation nationale (sur le territoire chinois) dans un premier temps, puis internationale, de la maladie appelée COVID-19 (i.e. Corona Virus Disease). À la suite de l’internationalisation grandissante du virus, l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) a qualifié cette épidémie d’urgence de santé publique de portée internationale. S’en est suivi le début d’un vent de panique sur les marchés boursiers internationaux et la prise de mesures sanitaires de plus en plus importante. Face à l’ampleur et à la véracité du virus, l’OMS a classé, le 11 mars 2020, l’épidémie au rang de pandémie mondiale. A l’issue de cette annonce, la France a communiqué sur la mise en place d’un confinement national à compter du 17 mars 2020.

Ces mesures inédites ont impacté le contexte économique, aujourd’hui dégradé. En effet, après avoir clôturé l’année 2019 à 5 978 points, le CAC 40 (principal indice boursier en France) s’est effondré de – 39,2% pour atteindre son point le plus bas à 3 632 points le 16 mars 2020. La stabilité financière de la majorité des grandes entreprises françaises a été significativement impactée. Le confinement et autres mesures sanitaires annexes ont contraint les entreprises à freiner drastiquement, voire à stopper leur activité. Pour compenser la perte d’activité et aider les entreprises à traverser cette crise, l’Etat a mis en place différents programmes dans le but de soulager financièrement un grand nombre d’entreprises. Par exemple, ont été mis en place le chômage partiel, les moratoires sur les loyers ou encore le report de certaines charges fiscales. En contrepartie, le ministre de l’économie, des finances et de la relance, Bruno Le Maire, a demandé aux entreprises de suspendre les versements de dividendes en 2020.

Malgré tout, plusieurs sociétés ont bénéficié des aides d’Etat tout en versant des dividendes comme Carrefour France qui a mis plus de 90 000 de ses 110 000 salariés au chômage partiel (rémunérés par des fonds publics) tout en versant plus de 183 millions d’euros de dividendes à ses actionnaires. Bien que le chômage partiel ne soit pas une mesure contrainte au non versement de dividendes par le communiqué gouvernemental du 02.04.20, une telle démarche peut poser question.

Un dividende correspond à la rétribution d’une partie du bénéfice réalisé par une entreprise à ses actionnaires. Lors d’une assemblée générale il est voté l’affectation du résultat annuel et donc le versement ou non d’un dividende. Si un versement de dividendes est voté, le montant alloué est classiquement divisé par le nombre d’actions. C’est ce que l’on appelle le dividende par action.  Ainsi, en versant un dividende l’entreprise réduit d’autant sa trésorerie et, de fait, ses ressources financières.

Il est alors possible de se demander si le versement d’un dividende ne restreint pas une entreprise dans ses projets d’investissement et de croissance. En appauvrissant financièrement l’entreprise les versements de dividendes n’ont-ils pas un impact direct sur la politique salariale de celle-ci ?

Dans cette rédaction, nous commencerons par montrer l’opposition entre dividendes et emploi, puis nous démontrerons que les versements de dividendes peuvent être une source de création d’emplois. Enfin nous aborderons d’autres facteurs nationaux qui pourrait remettre en cause la création d’emplois au sein des entreprises.

 

Une opposition historique en France entre dividendes et emplois

 

Depuis les années 2000 et jusqu’à ce jour, de nombreux groupes français ont connu une hausse significative de leur chiffre d’affaires et de leurs profits. Par exemple, en moyenne sur 20 ans, les groupes cotés sur l’indice CAC 40 ont vu leur chiffre d’affaires croître de 74% et leurs profits de 77%. Dans le même temps, ces groupes ont, en moyenne, augmenté le montant des dividendes versés de plus de 269%. (Source : Véritable bilan annuel du CAC40 publié par l’Observatoire des multinationales en partenariat avec Attac France)

Ces statistiques démontrent ainsi une croissance conséquente de l’activité et de la rentabilité de ces sociétés. De ce fait, il serait, a priori, légitime de penser que cela va de pair avec de la création d’emploi ou, a minima, un effectif constant mais une amélioration de l’efficacité de l’outil de production. Cependant, la réalité est tout autre puisque durant la même période, il est constaté une réduction moyenne des effectifs de -12%.

Cette érosion des effectifs, en parallèle d’un accroissement de la rémunération des actionnaires (par le biais de versement de dividendes notamment, voire par la mise en place de programmes de rachat d’action), est au cœur de nombreux débats. En effet, dans le but d’assurer un niveau de rentabilité toujours plus important la direction de nombreuses entreprises a adopté une stratégie de réduction drastique des coûts fixes jugés « non essentiels ». Plusieurs postes de dépenses ont été revus à la baisse dont les charges de personnel représentant généralement un des postes de dépenses les plus importants. En effet, en France, les charges patronales sont conséquentes et sont souvent en tête de liste des dépenses à réduire lors de la mise en place de stratégies de réduction des coûts. Pour information, hormis LVMH et Sanofi, dont les effectifs ont significativement augmenté et été respectivement multipliés par 2 et 3,5, la majorité des autres groupes affichent des réductions élevées de leurs effectifs : -42% pour Orange et -35% pour Total.

Cette volonté croissante d’améliorer les marges et les profits générés (+ 77% depuis 2000) est due, en partie, à un appétit toujours plus fort des actionnaires pour obtenir une rentabilité supérieure sur leur(s) investissement(s). En effet, une entreprise appartient à ses actionnaires et non à sa direction. De ce fait, la direction en place doit rendre des comptes aux actionnaires. En effet, les intérêts de la direction et ceux des actionnaires sont parfois éloignés entre le développement à long terme pour les uns et la rentabilité à court terme pour les autres. Cette divergence potentielle d’intérêts, entre la direction (qui gère l’entreprise) et les actionnaires (qui la possède) été théorisée en 1976 par D.Jensen et W.Meckling. Elle peut être résolue par des programmes d’intéressements (stock option) et incite les dirigeants à satisfaire les exigences de rentabilité des actionnaires. Pour finir, il faut garder à l’esprit qu’une entreprise appartient à ses actionnaires et non à ses dirigeants (dans le cas où ces derniers ne sont pas également actionnaires). De ce fait, un dirigeant qui ne satisfait plus ses actionnaires à vite fait de se faire remplacer.

Il a été vu que les dividendes et la préservation de l’emploi semblent aux antipodes. Néanmoins, malgré les apparences, verser des dividendes pourrait bien être un moyen indirect d’aider à la préservation et à la création de l’emploi par le phénomène de la redistribution des richesses.

 

Les versements de dividendes comme source de création d’emplois

 

Intuitivement, verser un dividende à ses actionnaires revient à un flux de trésorerie négatif pour l’entreprise concernée. En effet, en distribuant une partie de son bénéfice ou de ses réserves l’entreprise diminue ses ressources financières. Il est donc légitime de penser qu’un tel acte réduit la capacité d’une entreprise à investir dans des machines, de la recherche et développement, ou encore dans de nouvelles ressources humaines, c’est-à-dire dans de la création d’emplois. Néanmoins, il est important de distinguer deux types d’entreprises : celles en phase de croissance, qui ont besoin de beaucoup de capitaux pour soutenir leur développement et les entreprises arrivées à maturité et qui n’ont plus les mêmes besoins en capitaux pour assurer leur pérennité. Par exemple, après plusieurs années de développement international et d’ouvertures de points de vente, un des géants américains de la technologie, Apple, peut être considéré comme une société mature.  En effet, première capitalisation boursière mondiale (plus de 2 milliards de dollars au 11.12.20) la société est présente dans 39 pays et possède plus de 500 points de ventes à travers le monde. De ce fait, continuer son expansion physique au même rythme que durant ses précédentes années de croissance n’est plus nécessaire : nous n’imaginerions pas avoir un Apple Store à chaque coin de rue. De plus, après avoir accumuler un véritable trésor de guerre au fil des années (trésorerie nette de plus de 80 milliards de dollars au 30.09.20), la société peut redistribuer une partie de sa richesse à ses actionnaires (Apple a annoncé un plan de distribution de dividendes de 176 milliards de dollars au cours des 4 prochaines années).

Pour une entreprise arrivée à maturité, redistribuer des dividendes est une opération saine car elle permet non seulement de maintenir la confiance et la fidélité des actionnaires vis à vis de l’entreprise, d’en attirer de nouveaux par le rendement affiché, mais également de faire tourner l’argent. En effet, les sommes redistribuées aux actionnaires par le versement de dividendes (mais également par la mise en place de programmes de rachat d’actions) permettent à ces derniers de réinvestir dans d’autres sociétés en croissance qui ont un besoin crucial de fonds pour se développer et notamment créer de l’emploi.

Ainsi, lorsqu’une entreprise est mature, verser des dividendes est positif et permet même indirectement de créer de l’emploi. Pour aller plus loin il est possible d’affirmer qu’une entreprise mature qui thésaurise, participe indirectement à détruire de l’emploi en bloquant des capitaux et en les empêchant d’être réinvestis ailleurs. Pour finir avec un exemple parlant, dans les années 1990, la grande entreprise américaine de la tech était IBM. Cette dernière a financé de nombreux programmes de rachat d’actions et a versé d’importants dividendes à ses actionnaires ce qui a permis l’émergence d’autres sociétés sur le secteur comme Apple.

Pour conclure cette partie, il paraît pertinent, à ce stade, d’appuyer ces propos par une citation d’autorité de Pascal Quiry, professeur à HEC et co-auteur du manuel de finance d’entreprise Vernimenn : « Les entreprises matures génèrent des capitaux propres importants, que leur faible croissance et fortes marges rendent inutiles en leur sein. Il est plus sain de les reverser à leurs actionnaires, plutôt que de les gaspiller en surinvestissements ou en placements oisifs de trésorerie et de priver ainsi de capitaux propres d’autres groupes qui en auraient besoin pour se développer et vers qui les dividendes et rachats d’actions de ces mastodontes seront réinvestis. » (source LesEchos)

Ainsi, après avoir vu que même si les dividendes peuvent être considérés comme un frein à la préservation et à la création d’emplois, il a été expliqué que redistribuer les richesses est un des principaux moyens d’aider à les préserver et en créer. De ce fait, il est temps d’aborder d’autres facteurs qui pourraient davantage peser sur l’emploi que le versement de dividendes.

 

D’autres facteurs internes impactent l’emploi en France

 

Pour finir cette dissertation il peut être intéressant d’ajouter d’autres facteurs dans la balance. La France est un des pays qui applique les plus hauts taux d’imposition. En termes de charges liées à l’emploi, les charges patronales sont égales, en moyenne, à 54% du salaire net d’un employé, et 42% de son salaire brut. L’emploi à donc un coût important en France pour les entreprises.

A cela, il est possible de dire qu’une partie des charges payées par une entreprise est déductible fiscalement puisque plus le niveau de charges est élevé, plus le résultat courant de l’entreprise en question sera faible et donc moins elle aura d’impôt sur les sociétés à payer. Néanmoins, cela ne permet pas pour autant à l’entreprise d’améliorer ses marges et sa rentabilité.

De plus, le droit du travail en France est également très protecteur pour les employés. Effectivement, contrairement aux Etats-Unis par exemple, il n’est pas possible de licencier un salarié sans cause réelle et sérieuse en France. Un licenciement doit être motivé par un motif économique ou par une cause réelle et sérieuse comme la suppression ou transformation du poste concerné, une faute grave ou encore le refus de la modification par un salarié d’un élément essentiel de son contrat de travail.

Au fil du temps, le capital humain est de plus en plus considéré comme un investissement nécessaire et rentable. Un célèbre économiste français du XVIe siècle, Jean Bodin, disait d’ailleurs « il n’y a de richesses que d’Hommes » pour souligner l’importance des ressources humaines trop longtemps délaissées au seul profit de l’outil de production d’une entreprise. Néanmoins, malgré cette conscience devenue presque collective, une entreprise peut être réticente à embaucher, du moins à durée indéterminée, compte tenu des points cités en début de partie, et pourra préférer délocaliser certaines de ses activités ou encore embaucher des personnes en contrat d’intérim ou à durée déterminée.

Cela est d’autant plus vrai dans le contexte actuel, lorsque l’avenir est incertain. Pour preuve, il a été détruit en France plus de 616 900 emplois depuis le début de l’année 2020 (dont 497 500 au premier trimestre), soit autant qu’un précédent record sur 3 ans entre 1991 et 1993 (source Insee).

 

Conclusion

 

En conclusion, il est possible de dire que même si les chiffres des vingt dernières années mettent en évidence une tendance exponentielle à la hausse des dividendes et à une réduction significative des emplois (au bénéfice d’un accroissement de la rentabilité par une réduction drastique des coûts), des sociétés multinationales françaises telles que LVMH ou Sanofi enregistrent une hausse significative de leurs effectifs. De plus, verser des dividendes permet de redistribuer des richesses d’une entreprise mature vers des entreprises en pleine croissance qui participent à la création d’emplois. Enfin, d’autres facteurs tels que le taux d’imposition ou le haut niveau de protection social peuvent représenter un frein à la préservation et à la création d’emplois.

Cependant, après avoir exposé plusieurs facteurs internes, il serait intéressant de se demander si des facteurs externes tels que le développement de la concurrence (tiré par une mondialisation de plus en plus poussée) peuvent représenter un frein à la préservation et à la création d’emplois ? Ou encore est-ce que les nombreux progrès technologiques ne participent-ils pas à détruire des emplois ?

Julien HOUSSEMAND

Sources : Bastamag, La Tribune

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