IBM, le rachat vers le cloud hybride et au delà

Avatar Julien Houssemand7 novembre 20189 min

Ce mois d’octobre fut marqué par l’annonce de rachat de Red hat, le numéro un de l’open source (logiciel au code libre) pour un prix avoisinant les 34 milliards de dollars. Un record pour le centenaire américain IBM, qui incarne le retour des méga-acquisition dans le monde de la tech ; trois ans après le super rachat d’EMC par Dell pour 67 milliards de dollars. Acquisition qui est toujours le record dans le monde de la tech bien devant le rachat de SDL par JDS Uniphase au début des années 2000 (41 milliards de dollars) et de Broadcom par Avago à la mi 2015 (37 milliards de dollars).

 

Une bouffée d’oxygène pour IBM

 

Le 4e trimestre 2017 a été le 22e consécutif durant lequel « Big Blue » a enregistré un recul de son chiffre d’affaires. Dans le même temps, RedHat comptabilise son 66e trimestre consécutif de hausse de son chiffre d’affaires. Avec ce rachat, IBM mise donc sur un cheval qui a le vent en poupe. Le chiffre d’affaires de ce dernier a d’ailleurs connu une croissance fulgurante : de 5 millions en 1997 à 2,9 milliards de dollars aujourd’hui (soit un coefficient de 562 en 21 ans).

Redhat est, de plus, bien connu d’IBM. En effet depuis 2001, les deux entités travaillent conjointement sur différents projets dont notamment le développement des services de cloud hybride. Ce type de Cloud repose sur des technologies mêlant à la fois un stockage sur ses propres serveurs mais aussi chez des opérateurs tiers. De plus, Il semble être en plein boom.

C’est donc dans une logique de regain par une diversification de ses activités, mais aussi de domination du marché mondial du Cloud, que Virginia Rometty, la PDG d’IBM, a lancé son grappin sur Redhat. Ce jeune groupe de presque 25 ans d’existence devrait permettre à IBM de devenir le premier fournisseur mondial de cloud hybride.

 

Une méga acquisition

 

Pour s’offrir Redhat, IBM a accepté de payer une prime de + 63% par rapport au dernier cours de bourse enregistré avant la parution de l’intention de rachat. Cela signifie que le prix proposé représente un montant de 1,63 fois le prix des actions. Si le géant américain a accepté de payer une telle prime c’est bien qu’il a conscience des enjeux d’une telle acquisition. Le risque qu’un concurrent fasse une meilleure offre veut être évité absolument.

En ce qui concerne la valorisation, elle a été établie sur une base de cinquante cinq fois le résultat de Redhat sur l’exercice 2018-2019 (la cible clôturant ses exercices en février). Pour avoir un ordre de grandeur cela correspond à plus de deux fois et demi le coefficient de résultat net (ou multiple) appliqué sur Facebook (de l’ordre de vingt). Cela peut s’expliquer par différents facteurs :

  • Redhat est le leader mondial de son secteur ;
  • La société a une croissance de son CA annuel de plus de 21% ;
  • Plus de 66 trimestres consécutifs de croissance à son actif ;
  • Un marché en pleine croissance (+20%/an) ;
  • Un enjeu incontournable pour IBM.

IBM semble donc prêt à mettre le prix. D’ailleurs, pour financer cette acquisition « Big blue » va devoir s’endetter de manière significative et ne pourra pas financer l’opération à 100% par sa trésorerie. Toutefois cela est permis par un rendement annuel de 5% en dividendes.

Enfin, selon les prévisions, la taille de cette dépense devrait faire perdre 3% au cours de bourse d’IBM. un chiffre relativement faible compte tenu de l’investissement, qui comme pour tous comporte sa part de risque.

 

Redhat : petit devenu grand

 

Le groupe est né en 1995 de la fusion entre AAC Corporation, créée en 1993 par Bob Young, et Red hat Linux, créée en 1994 par Marc Ewing.  A l’origine, Redhat proposait de mettre gratuitement au service des entreprises, des systèmes basés sur la technologie linux et les logiciels libres au code source modifiable à volonté. Tout cela, en se rémunérant sur les services de maintenance et d’intégration. Modèle réfléchi puisque ces systèmes et leurs fonctionnalités, proposés gratuitement, étaient modifiés et « customisés » à l’origine par l’éditeur. Cette astuce permet de rendre les services payants indissociables de l’offre gratuite.

En 1999, la société Redhat a été introduite en bourse. Depuis, ses cours et sa capitalisation se sont envolés jusqu’à entrer, le 19 février 2005, dans le NASDAQ-100, qui intègre les 100 meilleures cotations des entreprises cotées au sein de l’indice NASDAQ (National Association of Securities Dealers Automated Quotations). C’est un acronyme que l’on pourrait traduire par « cotations automatisées de l’association national des agents de change ». le mot « automatisé » doit sa place au fait que c’est le plus grand marché électronique d’actions au monde (en volume la plus importante bourse mondiale reste le NYSE – New York Stock Exchange).

Enfin, le groupe a été le premier fournisseur de services open-source à atteindre le milliard de dollars de chiffre d’affaires. Il ne s’est pas arrêté la et  a même dépassé le cap des 2 milliards en 2016.

 

Renonciation au plan de rachat d’actions

 

A l’origine, du fait de leur partenariat historique et de leurs projets communs, IBM avait pour plan principal un rachat d’actions du groupe Redhat, sur deux ans, 2020 et 2021. Face à la réalité économique et donc au coût que cela pourrait représenter, IBM n’a pas eu d’autres choix que de renoncer à son plan de rachat d’actions. Surtout au vu des perspectives de croissance de Redhat qui ne cessent de faire croître sa cotation. Dans ce sens on constate, fin octobre, que ses cours ont bondi de 488%, dopés par l’offre de rachat.

Finalement, le projet d’IBM se matérialise en une acquisition par le biais d’un financement par cash et par endettement :

– L’acquisition n’a pas pour but « d’absorber la cible » comme dans une fusion absorption qui aurait pour objectif de ne créer qu’une seule et unique entité. Au contraire l’intention est de conserver deux entités bien distinctes avec les équipes en place qui continueront d’être menées par le PDG James Whitehurst et les savoir-faire historiques de l’entreprise.

– De plus pour ne pas mettre en difficulté son activité, le mastodonte de la tech a opté pour un double financement. Une partie des 34 milliards sera payé grâce à du cash présent dans la trésorerie du groupe et le restant par un endettement à hauteur de 1,8 fois son EBITDA (correspondant approximativement à un Excédent Brut d’Exploitation pour les normes comptables française).

 

Un secteur en plein essor

 

Le cloud, et plus particulièrement le cloud hybride (mêlant un stockage sur ses propres serveurs et chez des opérateurs tiers), est en pleine expansion. D’après des études, les revenus générés par ce secteur devraient atteindre d’ici 2021 plus de 68,8 milliards de dollars pour un taux de croissance annuel d’environ 20%.

Rien qu’en France, ce marché a dépassé les 8,5 milliards d’euros en 2017 et suit une croissance annuelle de 21%.

Les prévisions de croissance se justifient d’autant plus que, selon une enquête de Markess International, « 87 % des entreprises interrogées plébiscitent ce modèle hybride en 2017, contre 67 % en 2015 ».

Ces entreprises interrogées, confient d’ailleurs que ce projet de passage au cloud hybride fait partie des projets prioritaires d’ici 2020. En effet il constitue désormais un « levier essentiel » de la transformation numérique pour ceux qui souhaitent continuer à progresser dans le domaine de l’innovation digitale à travers le développement d’applications en temps réel, de moyens de communications unifiés et de traitement de big data, de calcul intensif etc…

Concernant Linux et les logiciels libre, ils ont longtemps été considérés comme une voie alternative, voire même comme un « cancer » par l’ancien PDG de Microsoft, Steve Ballmer, en 2001. Néanmoins, ces logiciels « open source » permettent aux entreprises de modifier à volonté le code du programme et de l’adapter à leur souhait. Cela représente un enjeu non seulement économique mais aussi sécuritaire du fait de codes diversifiés et plus complexes.

En termes de chiffres, le secteur de l’open source devrait, d’ici 2022, représenter plus de 30 milliards de dollars pour une croissance annuelle d’environ 23% (étude réalisée par le cabinet Markets&Markets).

 

Un pari sur l’avenir

 

En conclusion, ce sont pour ces enjeux représentés par Redhat que le géant IBM a formulé son offre d’achat. La force de frappe alors générée par d’importantes synergies tant au niveau structurel qu’opérationnel permettra deux choses. Non seulement une domination mondiale du marché du cloud hybride qui est en train d’exploser, mais aussi une hausse de la rentabilité et un regain de croissance. Une croissance qui ne s’est montrée que 3 trimestres sur les 6 derniers exercices d’IBM.

Cependant, cette intégration ne sera pas simple à réaliser pour le groupe dont le business model du Cloud consistait en un stockage sur des serveurs dont il est propriétaire. Il faudra donc intégrer à plus grande échelle la technologie de Redhat et du stockage sur des serveurs tiers.

C’est donc un réel pari sur l’avenir, d’un secteur expérimenté que depuis dix-sept années, que représente cet investissement.

Julien HOUSSEMAND

Sources : LesEchos, ZoneBourse

Laisser un commentaire

Champs obligatoires *