alstomAprès avoir perdu plusieurs batailles face au géant américain General Electric (GE) dans le dossier Alstom Energie, le vent serait-il entrain de tourner pour la France ?

Après l’échec à tenir son engagement de créer 1 000 emplois en France à l’issu du rachat d’Alstom énergie, la firme américaine avait annoncé un Plan de Sauvegarde de l’Emploi (PSE) au début de l’été. Ce dernier, menace près de 1 050 postes. Mais, sous la pression des salariés et de l’état français, GE essaierait de limiter les dégâts en tentant de réduire le nombre de poste en danger. Vérité ou écran de fumé ? Retour sur une des acquisitions les plus bruyante de cette décennie.

Fragilité financière et géopolitique

Alstom est une société agissant dans le domaine de l’énergie et du transport. Elle fabrique d’ailleurs les turbines pour les centrales nucléaires françaises, mais pas uniquement étant donné son rayonnement international. En 2003, après l’annonce de sa faillite, l’Etat français intervient pour recapitaliser Alstom. A partir de ce moment son internationalisation n’a jamais été aussi grande et en 2007 elle enregistre les meilleurs chiffres de son histoire.

Toutefois, la santé financière de l’entreprise se dégrade à cause de la montée en puissance des concurrents internationaux, de la mise en lumières d’affaires de corruption à travers le monde, et de la taille, relativement petite, de l’entreprise par rapport à ses concurrents (surtout asiatiques ou américains).

En 2010, le Department Of Justice, aux Etats-Unis (DOJ), lance un procès international pour corruption contre le leader mondial des turbines à vapeur. Le montant global de la corruption est alors estimé à 75 millions d’euros et aurait servi a remporté différents appels d’offres à Taiwan, en Indonésie, en Egypte, au Sénégal, en Afrique du Sud etc.

L’Etat américain augmenta petit à petit sa pression par l’emprisonnement de quatre cadres d’Alstom en voyage aux Etats-Unis mais également en infligeant une amende d’un milliard de dollars pour les faits de corruption. Cela, bien entendu dans le but de prendre le dessus dans les négociations de rachat car la société française, déjà en difficulté financière, ne pouvait payer une telle somme sans remettre en question la pérennité de son activité et le maintien de ses emplois. C’est ainsi qu’en 2014, éclate dans les médias qu’un accord de rachat aurait été trouvé entre Alstom et GE. Le périmètre d’acquisition de ce dernier serait la branche énergie d’Alstom qui représente toutefois 75% des activités du groupe.

Un rachat par l’allemand Siemens avait été étudié pour rétablir la stabilité d’Alstom et renforcer l’idée d’une alliance européenne mais était impossible au regard des règles de la concurrence européenne qui ne permettaient apparemment pas cet accord.

L’enjeu politique au cœur d’une opération de fusion-acquisition

C’est alors que se déclare une guerre géopolitique qui dépasse les deux entreprises. A travers cette acquisition il faut aussi voir un robuste bras de fer entre le gouvernement américain et l’Etat français. Ce dernier, connait l’enjeu stratégique que représente Alstom et notamment sa branche énergie qui produit plus de 75% de l’énergie électrique nationale ainsi que des pièces utilisées pour les véhicules militaires. L’indépendance énergétique et militaire de la France est donc, à ce stade, menacée. Néanmoins, l’Etat est totalement absent du capital d’Alstom et n’a donc aucun pouvoir de décision. Un décret est alors rédigé pour permettre à l’Etat de s’inviter à la table des négociations lorsqu’une société française à portée stratégique est menacée d’une telle opération.

Un accord est finalement conclu pour un montant de 12,3 milliards d’euros sous certaines conditions :

  • L’Etat français entre au capital d’Alstom pour 20% en rachetant une partie des actions détenues par Bouygues pour 2 milliards d’euros qu’il payera dans les deux ans.
  • La création de 3 co entreprises (réseaux, énergies renouvelables et turbines à vapeur) détenues à parts égales entre General Electric et Alstom (l’Etat aura alors un pouvoir de décision indirect pour assurer « une vigilance patriotique », disait Arnaud Montebourg, alors ministre de l’économie.
  • L’obligation pour GE de créer 1 000 emplois en France dans les 3 années suivant la cession sous peine d’une amende (d’un peu plus de 52 millions d’euros)

Un féroce appétit américain

A ce stade, quels étaient les enjeux pour le géant américain de racheter une grande partie de cette société française 5 fois plus petite (106 milliards de CA pour GE contre 20 pour Alstom en 2013) ?

  • Les turbines produites par Alstom sont numéros une mondiale et font donc de l’ombre aux produits de General Electric. L’intérêt de ce rachat serait alors d’acquérir un concurrent sérieux pour devenir leader mondial incontesté.
  • Se prémunir face à son grand concurrent allemand Siemens (76 milliards de chiffre d’affaires). Ce dernier, rappelons-le, était aussi intéressé par le rachat d’Alstom qui lui aurait permis de prendre un avantage concurrentiel non négligeable sur General Electric sur le marché de l’énergie.
  • L’application d’une stratégie conglomérale qui consiste à être le plus présent possible partout à travers le monde et de monopoliser au maximum le secteur.
  • Relancer sa croissance et son développement. En effet, entre la crise de 2008 et le rachat d’Alstom, GE a connu des années difficiles. En 2012 ses bénéfices étaient en recul de 3,61% et en 2013 de 4,28%. A l’inverse Alstom enregistrait, sur la même période, une croissance de 67,88% de ses bénéfices en 2012 et de 9,57% en 2013.

Au-delà de l’enjeu pour GE, il s’agit également d’une prise de position dominante d’un état (les Etats-Unis) sur un autre (la France) dans le domaine des énergies renouvelables, qui est un secteur d’avenir. Posséder le plus de parts possibles de ce marché jouera ainsi un rôle majeur dans le développement mondial à venir (nous pouvons déjà l’observer aujourd’hui)

En effet, les Etats-Unis, à travers GE, ont des moyens de pressions sur l’emploi français car Alstom emploi plus de 18 000 personnes sur le territoire national.

Remise en question de l’indépendance et de la compétitivité française

Alstom produit les turbines et pièces de rechanges pour les centrales nucléaires et les centrales hydrauliques. Le groupe est donc à l’origine de la création de 75% de l’énergie verte française.

Il fabrique également les turbines pour les sous-marins nucléaires, les porte-avions, ainsi que des pèces militaires de rechange.

C’est donc une entreprise stratégique pour la France qui passerait sous le giron américain. Cela entraine également une perte de compétitivité de la France à l’international. En effet, avant cela, la France possédait une filière nucléaire complète et était capable de la livrer clés en mains. Désormais un des 3 éléments principaux sera américain ce qui pose plusieurs problématiques :

  • Au niveau français, une perte d’autonomie dans la commercialisation des filières nucléaires.
  • Au niveau mondial, de potentielles pressions sur d’autres pays et clients qui seraient dotés d’un parc énergétique produit par Alstom. (La chine, par exemple à travers Dongfang, possédait un partenariat avec Alstom pour la fourniture de turbine pour ses centrales. Ce cas de figure, notamment avec des pays dont les relations avec les Etats-Unis sont délicates, fournit un moyen de pression politique supplémentaire.)

L’américain en mauvaise posture

Cependant, les activités de GE ont été malmenées ces dernières années et notamment suite à la crise des subprimes en 2008, nécessitant de nombreuses réorganisations et cessions d’actifs. L’objectif ? essayer de prendre un nouveau virage pour redynamiser le groupe de plus de 125 ans d’histoire mais aussi, de générer des liquidités. Ces dernières ont permis de financer les investissements du groupe pour maintenir une offre moderne et compétitive. Ne l’oublions pas, la clé pour toute entreprise est l’investissement. Sans investissement l’activité stagnera et déclinera au fur et à mesure du temps car d’autres acteurs du secteur prendront les parts de marché à force d’innovations et de développements.

En 2017, la stabilité du groupe et à nouveau jugée fragilisée par les marchés, ce qui impact immédiatement le cours de bourse à la baisse (cf graphique, source : zonebourse)

ge

L’action de GE a atteint sa cotation la plus basse depuis 25 ans à 7,5 $ en octobre 2018 et peine depuis à se relever (9,42$ en séance du 20/08/2019) à la suite de l’éclatement d’une fraude fiscale : la dissimulation dans ses comptes de 38 milliards de dollars de pertes. Poussée à une réorganisation du groupe, nous pouvons nous demander si un nouveau dossier Alstom ne pourrait pas s’envisager en France ? La stratégie américaine pourrait elle une nouvelle fois prendre place et s’avérer payante ?

Vers le début d’une longue série ?

GE n’en n’est pas à son coup d’essai. En effet, Alstom est la 5e opération d’acquisition que réalise le groupe américain en s’appuyant sur l’aide de son gouvernement (entre autres le DOJ) pour prendre le dessus à la table des négociations.

Dans ce sens, Areva, devenu récemment Orano, pourrait-elle être la prochaine sur la liste (Areva est également sous suspicion de corruption par le DOJ) ? Déjà surendetté, GE pourrait-il financer une telle opération par cession d’actifs préalable pour générer les liquidités nécessaires ? Ce qui est sûr, c’est qu’elle conviendrait parfaitement aux activités de General Electric puisque le groupe français est spécialisé dans l’énergie nucléaire mais se développe également très fortement dans les énergies renouvelables. Ceci renforcerait donc la position dominante du groupe américain au détriment des activités énergétiques françaises.

En effet, une telle opération prendrait tout son sens au niveau stratégique :

  • Renforcement supplémentaire de sa position face à son concurrent principal Siemens.
  • Redynamisation de son activité.
  • Renfort de son influence sur l’état français et notamment sur le domaine énergétique et militaire.

Bien que l’énergie nucléaire, semble à moyen/long terme, vouée à subir de fort recul au profit de l’énergie renouvelable, elle continuera dans les prochaines années à fournir d’importantes ressources financières et stratégiques à ceux qui la possède. D’une part, les produits fabriqués par Areva, tout comme ceux d’Alstom, sont adaptables à la production d’énergies renouvelable (turbines hydrauliques, etc.). D’autre part, les groupes qui ont une activité dans le nucléaire (Alstom, GE, Areva …) financent également leurs recherches et développements (R&D) dans le secteur du renouvelable via les profits réalisés en partie dans le domaine nucléaire.

Finalement, nous pouvons constater le rôle important que peut jouer un état pour protéger les entreprises de son pays. Un état géopolitiquement fort, saura protéger plus aisément ses entreprises de telles opérations, préserver les emplois, et maintenir l’indépendance nationale. 


Sources :

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